Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) versus Une mort très douce (1964) : Une relecture sur la question du père chez Simone de Beauvoir

26/08/2009

L’image du père « cultivé », ses écrits l’attestent, semble donner une valeur incomparable à l’écriture et à la participation active dans les activités dites littéraires et intellectuelles de Simone de Beauvoir. Son père est l’imago paternelle idéalisée. Il est vénéré dans tous les sens du terme. Le terme imago est un mot latin qui désigne le portrait du patriarche de la famille. Ce « Grand Homme », pour la fillette Simone, incarne l’image même d’être au monde. Grand lecteur, homme du monde, acteur et amateur de théâtre, il était,  aux yeux de la jeune fille, l’image même de l’homme cultivé.

« Cet après-midi, ce qui me transporta, ce fut bien moins la représentation, que mon tête-à-tête avec mon père ; assister seul avec lui, à un spectacle qu’il avait choisi pour moi, cela créait entre nous une telle complicité que, pendant quelques heures, j’eus l’impression grisante qu’il n’ appartenait qu’à moi »[i]

U. Amarasekara, Variation 1, 2009

© U. Amarasekara, Variation 1, 2009

Le père comme objet d’amour

Dans les fantasmes de Beauvoir, c’est l’« homme » représentant la valeur phallique. L’idéalisation du père, mène cette fille vers une position d’être le père elle-même. Chaque qualité du père est répétée par elle. On peut l’observer dans la vie tardive de Simone de Beauvoir. Son père est un grand consommateur de lecture. Il lit la littérature populaire et également du classique. « La collection de romans à quatre-vingt-dix centimes qui avait enchanté la jeunesse de papa » écrit Beauvoir[ii]. Elle certifie un peu plus loin qu’ « il prisait Voltaire, Beaumarchais, il savait par cœur Victor Hugo. »[iii]. Il est un orateur et aussi un rédacteur de la Revue Française.[iv] Il semble également devenir l’initiateur et le formateur de Simone de Beauvoir, à la vie et à la littérature.  Il est fantasmé par la fillette comme le créateur de son  être de « futur écrivain ».

« Mon papa me fit cadeau d’un volume broché à la couverture jaune, dont les pages étaient vierges ; tante Lili y recopia mon manuscrit d’une nette écriture couventine. Je regardai avec fierté cet objet qui était presque vrai et qui me devait l’existence »[v]

Dans le fantasme, son destin ne pouvait être autre que celui de devenir écrivain. Ses écrits racontent que, dès son enfance, elle a pris goût à la littérature par les soins provenant de son père. Simone de Beauvoir se rappelle les mots de celui-ci.  « Il disait avec satisfaction que j’avais l’orthographe naturelle. Pour former mon goût littéraire il avait constitué sur un carnet de moleskine noire[vi], une petite anthologie »[vii]

Cependant, elle construit une histoire, ou un scénario, à travers les souhaits « paternels ».  Il est visible, que dans les fantasmes de Beauvoir, elle était l’enfant élue dans le royaume du père porté par l’espérance culturelle. Ses récits nous indiquent que son père avait une attention, une préférence, ou plutôt une préférence du côté intellectuel,  pour elle. Cet intellectualisme, pour Beauvoir aussi bien que pour son père, est une qualité spécifiquement accordée au masculin.

« Depuis que j’allais en classe », Beauvoir écrit, « mon père s’intéressait à mes succès, à mes progrès et il comptait davantage dans ma vie. Il me semblait d’une espèce plus rare que le reste des hommes »[viii]

Le phénomène de l’intellectualisme semble devenir le seul et unique lien entre le père et la fille. La fille pendant l’Œdipe vit-elle son père comme objet d’amour ? En premier lieu, pour qu’il devienne objet d’amour, il fallait qu’elle abandonne son premier objet, la mère. La fonction paternelle est probablement affaiblie pour que la fille se tourne  vers le père comme objet d’amour. Simone est préoccupée par cette mère abandonnée par le père. Elle est délaissée sans amour de la part de son mari. Simone de Beauvoir avait-elle donc une disposition particulière pour laisser sa mère angoissée et triste et aller vers ce père qui ne lui représentait qu’une inspiration intellectuelle ? Simone atteste-t-elle de la présence du fantasme d’un père séducteur ? Cependant Monsieur de Beauvoir, est présenté comme un père séduisant et idéalisé. Dans Mémoires d’une jeune fille rangée, elle manifeste un grand amour, une forte admiration pour son père. Pour cette jeune fille dans sa période oedipienne, Georges de Beauvoir était l’homme le plus complet. En effet, le père est radicalement idéalisé. A partir de cette présence du père doit-on mettre sur le même pied d’égalité l’idéalisation et la séduction ? L’admiration a été plutôt envers ses capacités intellectuelles et pour ses ouvrages. L’image du père de cette jeune fille ressemble à un père imaginaire tout-puissant et qui ne peut être remplacé par aucun autre :

« Personne dans mon entourage n’était aussi drôle, aussi intéressant, aussi brillant que lui, personne n’avait lu autant de livres ne savait par cœur autant de vers ne discutait avec autant de feu… »[ix]

La vénération s’étend  à travers toute sa mémoire. Ce texte nous laisse une forte  impression sur la personnalité du père de Simone de Beauvoir. Elle est éblouie par celui-ci. Cet éblouissement aveugle, fort probablement, promet à la fille sa recherche du côté séducteur.

« Quand il restait à la maison, il nous lisait Victor Hugo, Rostand, Il parlait des écrivains qu’il aimait, de théâtre, de grands événements passés, d’un tas de sujets élevés, et j’étais transportée loin des grisailles quotidiennes. Je n’imaginais pas qu’il existât un homme aussi intelligent que lui. Dans toutes les discussions auxquelles j’assistais, il avait le dernier mot et quand il s’attaquait à des absents il les écrasait »[x]

Sa jalousie n’était pas pour autant dirigée vers sa mère mais vers les autres femmes qu’il fréquentait. La mère a été déjà effacée comme objet d’amour du père. Les tendances incestueuses de la relation entre la fille et le père sont accompagnées du désir porté vers ces autres femmes du père. Ici on pourrait faire référence au cas Dora de Freud[xi].

Il n’est pas difficile de comprendre que l’Œdipe de la fille est marqué par cette haine et cette jalousie envers cette autre femme qui est sa mère, avec tout de même de la pitié et de la préoccupation à son sujet  ”souffrant”. Le rêve de la fille de partager la même passion avec le père, est fort probablement renforcé par ce dernier. Il semble engagé dans un enjeux de « jouissance intellectuelle » avec sa fille aînée.  Elle raconte néanmoins une histoire « naturelle » d’une fille, haïssant la mère et rêvant d’être avec le père.

« En outre j’étais jalouse de la place qu’elle avait occupée dans le cœur de mon père car ma passion pour lui n’avait fait que grandir.[xii] » Elle constate que « ma véritable rivale c’est ma mère. Je rêvais d’avoir avec mon père des rapports personnels, mais même dans les rares occasions où  nous nous trouvions tous les deux seuls, nous nous parlions comme si elle avait été là »[xiii]

Mais ce rêve d’être avec le père est-il le rêve oedipien d’un père symbolique ou le rêve d’un accomplissement du souhait du père imaginaire ? Il faut aller encore plus en profondeur pour vérifier notre hypothèse. Pourquoi la complicité entre fille et père mène-t-elle à créer cette ambiance d’avoir commis une faute ? Ce n’est pas le père qui rêve, c’est la jeune fille qui rêve que sa mère est là en train de regarder ce qui se passe entre elle et son mari. Premièrement la fille est dans une logique hystérique, entre la jouissance et le désir. Elle prend ainsi du plaisir d’avoir l’homme de cette autre femme.

Mais secondairement, que veut-elle cette jeune fille ? Elle ressent que son chemin est dessiné par son père. Ce chemin imposé lui montre la préférence de son père pour qu’elle devienne « la fille du père ». Essayons de comprendre les enjeux imaginaires dans ce scénario fantasmatique. L’image de sa sœur entre en jeu dans ce jeu du miroir. Elle rivalise avec sa sœur auprès de son père. Elle rêve de mener le jeu de femme écrivain, intellectuelle vu qu’elle est la préférée de son père. C’est pour cette raison qu’elle avait pitié de sa sœur, car c’était Simone, elle seule,  la préférée de son père.

« Il m’amusait, et j’étais contente quand il s’occupait de moi.[xiv](…) C’était de moi que mon père s’occupait le plus ; sans partager la dévotion que j’avais pour lui ma sœur souffrait de cette partialité »[xv]

Que peut-on observer à travers le voile du fantasme ? Elle ressent que sa sœur est aimée par son père comme fille « bonne à marier un homme », non pas celle qui est destinée à être écrivain,  presque « homme ». Son fantasme est construit à partir de la déception paternelle à son égard : « Simone a un cerveau d’homme. Simone est un homme[xvi] (..)« Quel dommage que Simone ne soit pas un garçon ; elle aurait fait polytechnique »[xvii].

La fille pendant sa tendre enfance a ressenti que le « souhait » venait du père comme son destin. Elle doit l’accomplir. Devient-elle ainsi une fille brillante dans ses études et qui veut montrer son « audace » à son père. En effet, Georges de Beauvoir voulait voir sa fille aînée, la jeune Simone, elle aussi comme lui, devenir une lettrée et une cultivée.

Cette jeune fille trouve sa raison d’être dans le désir de son père. Pourtant, comme le dit Freud, l’anatomie fait le destin. Le destin proposé par le père d’être femme comme un homme de la culture, ne serait pas compatible avec son inscription en tant que femme. Etre une femme comme les autres ne lui permettra point de s’acheminer vers cet acte d’écriture. Par ailleurs, ce fantasme d’être écrivain efface tous les autres métiers des intellectuels. Nous supposons que pour elle, ces métiers sont limités dans leurs activités institutionnelles. Le savoir dans la logique de l’institution se place dans une position non valorisante. En fait, le savoir limité dans les institutions n’attire pas son attention. Elle veut être dans la logique du « tout savoir ». Elle n’est pas sortie de cette logique de la femme qui cherche son origine d’être née comme femme[xviii]. Si l’image idéale du père lui donne une toute-puissance et une possibilité de s’engager dans une écriture sans limite, sans institution, sans cadre institutionnel elle est une incarnation du père imaginaire : l’écrivain de son existence.

« La première raison, c’est l’admiration que m’inspiraient les écrivains ; mon père les mettait bien au-dessus des savants, des érudits, des professeurs »[xix]

Mais que peut-on dire sur cette attention particulière du père ? Est-ce une attention plutôt originaire issue d’une souffrance ? Peut être  n’est-ce pas l’attention quelle voulait de son père ? Est-ce une attention décommandée ? Peut-on oser répondre à ces questions en lisant ses propres mots ?

« Je ne me rendais évidemment pas compte de la contradiction qui divisait mon père. Mais je réalisais vite celle de ma propre situation. Je me conformais très exactement à ses volontés : et il en paraissait fâché ; il m’avait vouée à l’étude, et me reprochait d’avoir tout le temps le nez dans mes livres. On aurait cru, à voir sa morosité, que je m’étais engagée contre son gré dans cette voie qu’il avait en vérité choisie pour moi. Je me demandais de quoi j’étais coupable ; je me sentais mal à l’aise dans ma peau et j’avais de la rancune au cœur »[xx]

Le père exigeant n’est-il pas le fardeau de cette jeune femme qui était condamnée à accomplir ce travail « grandiose » qu’il a demandé ? La fatigue était cette lourdeur d’espoir de ce père. Peut-être a-t-elle été déjà sacrifiée par ce père sur l’autel de la culture. Est-elle également une Iphigénie qui a été condamnée à devenir le sacrifice pour sauver le royaume du père ?

Que veut-elle dire par cette culpabilité énorme ? Ce père semble ambivalent à l’égard de la fille. En premier lieu, le père fonctionne alternativement comme un père symbolique. Il réagit face à cette fille concernée dans un travail qui la déviera de devenir l’objet de désir d’un homme. Pourtant, il souhaite que sa fille devienne celle qui sauve son image. Nous pourrons suggérer qu’elle ait déjà senti qu’elle voulait trahir son père. Et ceci malgré tous les efforts incommensurables pour mener cette vie intellectuelle sans vouloir s’engager dans une vraie vie d’amour. Elle veut ainsi se mettre à la place de l’objet d’échange. Après il y a la déception et le désespoir. Toute la vie de Simone de Beauvoir est marquée par une ambivalence fondamentale entre deux manières d’exister dans la culture. Le premier est le désir d’exister comme phallus érigé « écrivain existentiel » dans la logique du père imaginaire. Le second est de devenir l’objet d’échange entre les frères dans la logique du père symbolique.

« C’est par mon père que la sévérité de mon destin me fut annoncée, j’avais compté sur son appui, sa sympathie, son approbation ; je fus profondément déçue qu’il me les refusât. Il y avait bien de distance entre mes ambitieuses visées et son scepticisme morose »[xxi]

La déception de la fille la mène vers un sentiment de haine contre ce père qui n’a pas assuré sa fonction. Peut-on dire qu’elle avait deux pères. Comme le note P.-L. Assoun, « Il y a toujours trop de père ou pas assez ; l’être du père supporte ce partitif paradoxal »[xxii]. Le père de la horde hante donc cette histoire malgré le plus ou moins bon fonctionnement du père comme père symbolique. La jeune fille entre dans une structuration hystérique, face à ce père séducteur. Mais, le père se transforme en un père imaginaire redoutable à qui on ne peut jamais se limiter. En effet, une régression jusqu’à la horde primitive n’est pas possible. Cependant, le fantasme de la fille est construit selon cette logique de la horde. Mais le fantasme s’appuie sur un acte culturel. La logique est que pour exister, il faut être complice du père imaginaire. Cet effort d’aller vers la jouissance a un rapport avec le fantasme noté par Freud. Il s’agit d’une visite du père au moment où elle a vécu dans le ventre maternel. Freud écrit : « Le rêve prend alors la même valeur que le fantasme – qui nous est familier – de la jeune fille qui prétend avoir déjà rencontré son père lors de sa visite au corps de la mère »[xxiii].

Simone de Beauvoir n’est-elle pas dans ce ventre maternel de la jouissance ? Elle y entretient son désir avec son père imaginaire qui pourrait basculer vers le père réel. Le père est en effet là, même au moment où elle jouit de sa vie en dehors de la relation d’avec l’objet substitut du père.

Elle associe, au père et à la mère, deux faces de sa logique :  jouissance hystérique et jouissance de la sublimation – le désir et la jouissance – le sexuel et le hors sexuel – le masculin et le féminin, l’homme et la femme.

« Ma vie intellectuelle – incarnée par mon père – et ma vie spirituelle – incarnée par ma mère étaient deux domaines radicalement hétérogènes, entre lesquels il  ne pouvait exister aucune interférence »[xxiv]

Dans la logique du père imaginaire, elle n’ouvre les portes que pour l’intellectualisme. La vie spirituelle que la mère invoque, est en effet cette vie sublimée de la jouissance. Pour nous,  il s’agit de la même « Chose ». La relation avec l’objet substitut est souvent cachée derrière toutes les descriptions, pourtant la rongeant toute sa vie jusqu’à la mort. Il y a un regret et une douleur de n’avoir pas assez vécu cet amour de l’objet.

Elle emploie, à la fin de la phrase citée plus haut, le mot « interférence », qui attire notre attention. Un mot avait été très subtilement choisi pour signaler le destin quasi tragique dans le roman familial des Beauvoir. Cette histoire est marquée par le trait unaire, comme dans La lettre volée de Lacan[xxv]. Chaque sujet suit le trajet tracé par ce trait. La fille Simone a son trait. Chaque moment de sa vie de désir est toujours court-circuité par ce trait du destin. Il ne s’agit pas de respecter la demande de la culture du destin féminin marquée par la vie de sa mère. Elle sent qu’elle ne peut pas éviter cette ambivalence du destin parental. Le destin est désigné par Freud comme Moïra, une gémellité, faite à partir du lien libidinal entre mère et père[xxvi]. « Le destin a le buste gémellaire de l’Imago du Couple procréateur »[xxvii]. Le sort de l’enfant est ainsi désigné dans l’espoir des parents.

Nourrir la haine contre père

« Stupeur. Quand mon père est mort, je n’ai pas versé un pleur » écrit Beauvoir[xxviii] dans Une mort très douce où elle vit la mort de sa mère. Ainsi le père qui a été vénéré dans les Mémoires d’une jeune fille rangée devient un père détestable six ans après. Là, on observe la difficulté que cette femme rencontre pour se séparer de sa mère. Cette mère incarne sa propre féminité. La souffrance de la mère est en effet sa propre souffrance. Elle semble faire face à une injustice causée par ce père qui est un père détestable. C’est être femme qui est la cause de cette vie d’ambivalence et de souffrance. Il faut donc arrêter cette existence d’une vie de femme. Il faut devenir écrivain sans être femme pour autant.

« J’étais restée près de lui jusqu’où il était devenu pour moi une chose.[xxix]

Cette phrase n’est-elle pas une phrase révélatrice ? Elle mentionne que le père est devenu une chose. Elle assimile son propre sujet devenu également « une chose » par procuration.

« Peut- être la mort de mon père n’est- elle pas étrangère à ce laisser- aller. Quelque chose s’est brisé. J’ai arrêté le temps à partir de ce moment là »[xxx]

En effet, arrêter le temps veut-il dire arrêter cette histoire de souffrance en se transformant en souffrance soi-même ?

Autrement dit, pour cette fille, le père n’a pas fonctionné pleinement comme le père symbolique incarnant l’amour et le désir. Simone de Beauvoir est critiquée vivement par son père. Il disait d’elle qu’elle faisait la noce à Paris. La vie de Beauvoir à Paris, avec les compagnons de « désir et de jouissance », incarnent fort probablement chez son père une vie sans limites. Pour Simone de Beauvoir cette forme de vie est caractéristique d’une femme écrivain. Elle semble prendre en otage sa vie pour narguer le père. Comme elle espérait « la noce à Paris » devient détestable pour le père. Pourtant chez elle, il y a un père qui réclame un destin « sans limite ». Le père est, en quelque sorte, sans subjectivité. Il s’agit plutôt d’une image, peut-être même plus près d’un père réel de la horde. Elle ressent que son père l’accuse. La demande du père est que sa fille devienne écrivain sans être mariée.  Cependant il déteste que sa fille aînée mène une vie d’aventure. Les relations de Beauvoir avec plusieurs hommes désignent pour lui une « orgie inacceptable », pourtant indirectement « souhaité » au sujet de cette fille. Il a également vécu, comme ses amis, des relations extraconjugales avec plusieurs femmes. On pourrait dire que la jouissance du père se répète à travers sa fille. Il a toujours dit, du moins la fille l’a-t-elle fantasmé, que « les filles ne doivent jamais se marier mais travailler ». En effet, « La noce à Paris » est un terme qui incarne la demande ambivalente de ce père, et sa déception.

U. Amarasekara, Variation 11, 2009

© U. Amarasekara, Variation 11, 2009

Le mariage comme condition féminine haineuse

L’idéal de femme écrivain présenté par ce père donne une version masculine à la femme. Il ne peut être situé à la même place que le souhait d’un père symbolique envers sa fille. Le regard du père est important pour dire que la fille deviendra une femme. « …il faudra que la fille se soit vu renvoyer son image – comme promesse – par le regard de ce père. Qu’il ait été, ce regard, trop appuyé – et l’hystérique attestera, par sa traque d’une « hyperféminité », des effets de la séduction paternelle(qui la fera aussi paradoxalement douter de son sexe !) » écrit P.-L Assoun sur ce sujet. Dans le cas de Beauvoir le destin « écrivain »  imposé par le père n’est pas compatible avec la féminité. Elle ne doit pas assumer son destin féminin si elle veut devenir femme. Dans cette situation, la fonction paternelle fait défaut.  Le père est censé donner son consentement à la fille de devenir écrivain, et d’aller vers un homme en dehors de la famille pour porter éventuellement l’enfant phallus. Au contraire, Simone de Beauvoir reçoit un message ambigu. C’est le paradoxe de cette femme écrivain pendant toute sa carrière culturelle. En effet, sous son regard, sa mère incarne cette femme échangée par le mariage. Mais elle est ruinée par cette vie de famille. Pour cette fille, l’amour entre sa mère et son père ne dessine aucune image valorisante. Pour elle, la vie de mariage signifie l’échec. Seul le père représente une image valorisante, par ses acquis culturels.

Pour Simone de Beauvoir, le père avait une vision du monde complètement différent de celle de sa mère.

« Maman avait une conception totalement tyrannique de la maternité. Les filles devaient être étroitement, inconditionnellement liées à leur mère. Son axiome favori, qu’elle avait puisé dans un livre de Marcel Prévost était : une jeune fille à deux amies, sa mère et son aiguille »[xxxi] Voilà, elle raconte peut-être sans savoir ce que Freud a écrit. La fille prendrait l’aiguille pour son tissage face à la jouissance qui la menace. Depuis toujours les femmes ont vu leur destin situé entre le mariage et le travail de tissage. Par contre, Simone de Beauvoir voulait-elle prendre le tissage par l’écriture, contre cette maternité vue comme emprisonnement ? Cela allait très bien avec le destin désigné par son père, alors que celui-ci pensait différemment de sa mère.

« Ma situation familiale rappelait celle de mon père : il s’était trouvé en porte à faux entre le scepticisme désinvolte de mon grand-père et le sérieux bourgeois de ma grand-mère. Dans mon cas aussi, l’ individualisme  de papa et son éthique profane contrastaient avec la sévère morale traditionaliste que m’enseignait ma mère. Ce déséquilibre, qui me vouait à la contestation, explique en grande partie que je sois devenue une intellectuelle »[xxxii] .

On pourrait voir l’amour manqué entre son père et sa mère. Le délaissement de la part du père réduit sa mère à un objet « chose ». Cette mère incarne la condition déplorable des méfaits du mariage. En effet, les prescriptions culturelles créent automatiquement une femme sans une vie professionnelle convenable ni une situation financière indépendante. Elle distingue mal la différence entre le fait d’avoir un mari/un compagnon qui prend sa femme comme une « chose » et d’avoir un mari/un compagnon qui prend sa femme dans sa subjectivité. Elle écrit : Papa ne lui laissait pas un sou et elle avait cinquante-quatre ans[xxxiii]. Selon elle la solution est à chercher d’abord dans les conditions de la vie de la femme. Elle ne voit pas de rapport avec sa manière ou sa capacité à lutter pour garder sa subjectivité. Elle prône, l’idée que, devant le pouvoir de la culture qui indique un chemin bien déterminé pour la femme, la subjectivité ne pose même plus de question. Il faut voir une possibilité de changer ses barrières culturelles. Cependant, chez Beauvoir, il y a une valeur « inestimable » accordée à l’alliance. Il faut détruire toutes les inscriptions culturelles néfastes, mais une alliance doit être rétablie autrement. Elle écrit sur l’alliance de sa mère au moment de son enterrement : « Nous la lui avons passé au doigt. Pourquoi ? Sans doute parce qu’il n y avait aucune place sur terre pour ce petit cercle d’or »[xxxiv]. Elle enterre sa mère avec son alliance. Cette alliance ne doit plus rester sur cette terre, elle n’a aucune valeur d’amour, donc aucune valeur symbolique. Ainsi, elle tente d’enterrer le manque d’amour du père. Elle portait cette alliance comme son malheur. C’est ainsi, pourrait-on dire, que pour Beauvoir, l’alliance est très importante. Elle a toujours cherché une limite et rêvé d’un lien symbolique,  peut-être reconstruit et forcé.

Une mère à haïr

Une mort très douce est un récit écrit par Simone de Beauvoir, visiblement sur la mort de sa mère. Cependant il s’agit d’un récit d’une fille dans la haine pour la mère, tout en restant dans l’amour nostalgique. Du début jusqu’à la fin, ce récit raconte la mort de sa mère. La cause de la mort n’est pas la fracture du fémur mais un cancer. Ce cancer nous montre un autre cancer, celui qui se cachait dans le roman familial beauvoirien. On pourrait dire qu’il s’agit d’un récit du destin tragique de la femme vivant sans amour dans le carcan de la famille bourgeoise.

Cet éloge de la mère, publié en 1964, est comme une annexe à son autobiographie de quatre volumes. Il comporte quelques traces de son père  et nous montre un visage janusien de celui-ci.

C’est ici que nous  rencontrons la vérité du fantasme de Simone de Beauvoir sur l’image paternelle. Son idée sur son père de 1958 est complètement modifiée  en 1964.  L’amour du père devient plutôt un dégoût. Dans son fantasme, la culture est intégralement incarnée dans l’image paternelle. La culture est toute puissante comme cette image du père. La femme en subit les conséquences. Simone de Beauvoir plaint  sa mère qui était malheureuse avec lui : « Le désir de papa passait toujours avant les siens. Ella a cessé de voir ses amies personnelles, dont il trouvait ses maris ennuyeux » [xxxv]

Ce n’est pas seulement  la fin qui est malheureuse, le début est également malheureux. Le mariage incarne la vie malheureuse d’une femme bourgeoise qui, à cette époque,  n’avait pas la possibilité de quitter son mari lorsque le désir n’existait  plus. Elle construit une image de la mère insatisfaite. A partir de cette image, elle constate que la femme mariée est emprisonnée dans les prescriptions culturellement déterminées.  Peut-être, ne voit-elle aucun amour dans une vie de couple marié. Dans cette logique, le mariage détruit automatiquement la vie d’une femme, d’autant que la séparation était quasi impossible dans le milieu dans lequel elle vivait. L’image paternelle incarne les exigences autoritaires  de la culture.

Par conséquent, la maternité de sa mère est, en effet, détestable. Elle incarne ce rapport vicieux que sa mère entretenait avec son père. Elle questionne ainsi sa propre origine vue comme détestable. La féminité, si elle est destinée à cette procréation malheureuse, devait être également détestable.

« Ce qui est sûr c’est qu’au temps même de sa lune de miel elle a souffert dans son amour et dans son orgueil. Violente, entière, ses  blessures se guérissaient mal »[xxxvi]

Sa mère, se repliait  sur elle-même sans rien dire. Et les moqueries des gens envers sa mère blessaient Beauvoir. Elle écrit, « on a souri de sa gaucherie » Mais quelle gaucherie ? La mère qui a été trompée par son mari incarnait cette autre femme détruite par la loi de la culture. Dans cette logique ni le mariage ni la maternité n’incarnent une vie heureuse pour la femme. Le désir de la femme doit être protégé ainsi par le déferlement des liens conjugaux.

«  Certaines femmes qu’il y rencontrait avaient eu des relations avec papa. (…) papa gardait dans son bureau la photographie de sa dernière maîtresse brillante et jolie qui venait parfois à la maison avec son mari »[xxxvii]

Les observations de la jeune Beauvoir viennent nous éclaircir la situation conjugale de ses parents. Elle voyait, dans le silence souffrant de sa mère, une femme abandonnée,  trahie et malheureuse. Beauvoir contemple la situation dans la quelle sa mère se trouvait. Elle se rappelle le sacrifice que le destin familial lui a imposé : « elle ne dépensait pas pour elle et peu pour nous »[xxxviii] Est-ce une mère sacrificielle ? La mère de Beauvoir qui, au lieu de lutter contre son malheur, accepte de vivre avec, incarne une femme dominée par un masochisme féminin renforcé. Beauvoir dit qu’«  Elle le laissait docilement passer toutes ses soirées hors de la maison et sortir seul le dimanche »[xxxix].  Les questionnements de la jeune femme Beauvoir face à cette mère « malheureuse » et « écrasée » par le lien du mariage se profilent comme ceci : Pourquoi voulait-elle devenir la proie de son propre destin ? Pour quoi ne voulait-elle pas prendre quelques initiatives pour une vie meilleure ? A-t-elle continué à l’aimer malgré tout cela ? Croyait–t-elle tous les mensonges qu’il racontait en revenant à la maison au petit matin ? « Je ne blâme pas mon père »[xl] disait Beauvoir mais les faits constatent le contraire.

«  Je l’ai vu plus d’une fois entre mes quinze et mes vingt ans rentrer à huit heures du matin sentant l’alcool et racontant d’un air embarassé des histoires de bridge et de poker. Maman l’accueillait sans drame ; elle le croyait peut-être, tant elle était entraînée à fuir les vérités gênantes(…) Elle continuait à dormir à côté de l’homme qu’elle aimait et qui ne couchait presque plus jamais avec elle. Elle espérait, elle attendait, elle se consumait en vain   »[xli]

La mère, le premier objet d’amour, demeure ainsi chez Simone de Beauvoir une mère angoissée et malheureuse, considérée par l’entourage comme « neurasthénique ». Elle semble vivre une vie de deuil d’amour. Ce que l’enfant Simone ressent auprès de sa mère, c’est ce manque d’amour de son premier objet. Voilà une autre figure d’une mère endeuillée. Freud nous dit que l’enfant garde sa relation libidinale future avec l’autre, selon le modèle de la relation qu’il a entretenu avec son premier objet d’amour, la mère[xlii]. Peut-on dire ainsi que Simone de Beauvoir entretenait une relation d’amour insuffisante avec sa mère malheureuse ? Voulait-elle sauver le père imaginaire et en même temps combler cette mère « insatisfaite » ? Elle n’est peut-être pas très loin de Marguerite Duras qui raconte sa relation avec une mère malheureuse, trompée par l’autre. Margueritte Duras écrit qu’elle gardera les séquelles de cette vie pauvre d’amour pendant toute sa vie :

« Même si je suis riche un jour je resterai avec une sale mentalité de pauvre, un corps, un visage de pauvre, toute ma vie, j’aurai l’air comme ça. Comme ma mère. Elle a l’air d’une pauvre mais elle, à un point, c’est incroyable »[xliii]

Cependant, la fille ne peut sortir de son Œdipe qu’à travers la rupture avec sa mère comme premier objet d’amour. Freud nous enseigne qu’elle trouve des raisons invraisemblables pour sortir de l’emprise de l’amour maternel. « Le premier ennemi est la mère. L’agressivité féminine se forge dans le lien maternel »[xliv]. En effet, la première ennemie qui devait être la mère prend, par son état pitoyable, une allure de  victime. La fille semble s’engager à la sauver. Ici on observe une fille soucieuse de la tristesse et de la situation malheureuse de sa mère. Elle n’arrive pas encore à sortir de cette impasse. Comment sauver cette mère ? Il semblerait qu’elle sauve son propre destin féminin de toutes les restrictions imposées par la culture et plus particulièrement par la société bourgeoise.

Etre femme ou homme

Pourquoi le père n’a-t-il pas valorisé la féminité de sa fille aînée pour qu’elle assume sa position ? Aux yeux de son père, elle n’est pas une fille mais plutôt un fils. Cette relation imaginaire a fortement laissé de séquelles dans le fonctionnement symbolique du père. L’image narcissique de Beauvoir se montre comme un « garçon manqué ». Il semble que, dans cette image narcissique, la femme et la vie intellectuelle ne puissent cohabiter. Elle témoigne de la femme qui ne peut pas facilement faire le lien entre sa fonction féminine appartenant à la psychosexualité et les aspirations sociales qui semblent prendre une allure masculine. P. -.L. Assoun note: ”Plus on cherche à penser cette fameuse « différence », plus on la voit s’exacerber en « motivations spéciales », voire déviantes, ou bien s’étouffer dans un modèle unisexué »[xlv].

Elle crée une image ambiguë à son sujet. Cette image fausse ou tronquée a été un grand poids à porter. Malgré toutes ses capacités d’écrire et de mener une vie « intellectuelle » pourquoi ne pas assumer sa féminité ? Elle ne voyait pas de limite dans l’image imposée par le père. C’est là que son image va jusqu’à l’infini sans limites.

« Je n’ai pas de personnalité. (…) Je n’apercevais nulle trace de ma subjectivité. Je m’étais voulue sans borne : j’étais informe comme infini »[xlvi]

Le fantasme de cette jeune fille nommée Beauvoir indique qu’il y a une stratégie psychique de devenir le sujet sans trace de castration. Elle veut vivre dans une fusion et une complicité avec ce père puissant. Peut-on dire avec Lacan qu’elle voulait incarner ainsi « girl phallus » celle qui comble la Chose ? Lacan nous rappelle que dans le roman de Latouche, Fragoletta est « un curieux personnage nettement transvestiste ». Elle se présente comme un garçon sans qu’il (ce personnage) la reconnaisse en tant que garçon. C’est « un personnage fétiché ou fée – c’est le même mot, les deux se rattachant à factiso en portuguais, d’où historiquement le mot fétiche est né, et ce n’est rien d’autre que le mot factice. Cet être féminin ambigu incarne, en quelque sorte, au-delà de la mère, le phallus qui lui manque» dit Lacan[xlvii]. Simone de Beauvoir n’est-elle pas cette figure de fétiche érigé, le phallus qui manque à la mère. Veut-elle remplacer ce factice là où il ne peut pas y être ? La femme par son corps, incarne le fétiche[xlviii]. Contrairement à son ambivalence dans son devenir femme « échangée » par le père, Simone de Beauvoir incarne par son pouvoir de participer à la création du « livre », un fétiche érigé, le phallus imaginé de la mère.

U. Amarasekara, Variation 111, 2009

© U. Amarasekara, Variation 111, 2009

Refus d’être échangée

Le père imaginaire s’est incarné dans le père de famille de Simone de Beauvoir. Il a vraisemblablement empêché la fonction symbolique d’agir chez elle. La relation avec le père, dans le groupe familial, a sûrement favorisé la structuration narcissique de la jeune fille. Mais le Nom-du-père comme support de la fonction symbolique ne lui a pas permis de s’identifier en tant que personne femme à la figure de la loi[xlix]. Le père mort introduit par Freud a été travaillé par Lacan sous la forme du Nom-du-Père dans le contexte occidental. M. Zafiropoulos a très clairement montré que Lacan a été puiser dans les études en anthropologie structurale le symbole zéro de Claude Lévi-Strauss[l]. Ce dernier a développé sa théorie sur le symbole zéro depuis la notion de mana travaillé par Marcel Mauss.  Mauss, dans ses études sur la magie et la religion, souligne que la notion de mana est du même ordre que la notion de sacré. Mais la magie et la religion se mêlent dans beaucoup de civilisations où cette notion de mana fonctionne. Il ajoute à propos de cette notion, que « le mana est plus général que celle de sacré, mais encore celle-ci est comprise dans celle-là, celle ci se découpe sur celle-là. »[li]. Cette notion de mana est reprise par Lévi-Strauss afin de mettre en relief le symbole zéro qui fait fonctionner l’ordre symbolique, y compris les règles d’interdit de l’inceste. La loi du père est donc cette loi qui régule les structures élémentaires de la parenté. Lévi-Strauss écrit :

« …L’exogamie, considérée comme un principe régulateur, et indépendamment de ses modalités historiques ou locales, est toujours susceptible d’agir dans deux directions : la confusion entre les lignes directes et collatérales d’une part, et d’autre part la confusion des générations »[lii].

Pendant une période à partir des études durkheimiennes Lacan a dévié la question du père. Au moment où il rencontre l’anthropologie structurale, il abandonne son adhérence à l’école durkheimienne pour rejeter son hypothèse du rôle et du statut du père comme une condition de l’Œdipe[liii]. Que le père fonctionne ou pas, l’Œdipe est là, dans sa normalité ou dans sa version pathologique[liv].

Que s’est-il passé chez Simone de Beauvoir ? Cette relation imaginaire n’a pas eu de barrières imposées par le fonctionnement de la parole de la mère ou par d’autres personnes de son entourage. Elle est dans un refus d’échange en tant qu’objet qui doit être échangé entre le père et l’homme. Elle reçoit le manuscrit de C. L. Strauss sur la structure élémentaire de la parenté. Elle discute la question d’échange des femmes avec lui. Cependant, elle refuse d’accepter le destin d’objet d’échange comme une des conditions d’existence détestable imposée à la femme par la culture. La phrase de Leenhardt reprise par C.L. Strauss est à l’opposé de sa position : « Il en est donc des femmes comme de la monnaie d’échange dont elles portent souvent le nom, et qui, selon l’admirable mot indigène, « figure le jeu d’une aiguille à coudre les toitures, et qui, tantôt dehors tantôt dedans, mène et ramène toujours la même liane qui fixe la paille » [lv] Elle refuse d’être l’aiguille et prend l’aiguille à la main sous forme de plume. Veut-elle faire fonctionner, autrement fixer les familles humaines ?

Son image de l’homme/femme dans un corps de femme indique un chemin  pour ne pas être échangée mais prendre les « hommes ».  Elle changera les « hommes ». Ce qui ne change pas, c’est cette image du père tout-puissant. Elle a voulu chercher cette logique du père mort pour être échangée. Malgré tous ses efforts, elle incarne la femme qui veut dire «je veux avoir l’homme ». Citons les mots qu’elle emploie à travers le personnage Elizabeth dans son roman L’invitée : « Je ne suis pas une femme qu’on prend, je suis une femme qui prend »[lvi]. « Elle rejette son fonctionnement comme l’objet a, la cause du désir de l’homme. On pourrait voir en effet, chez elle un refus, en quelque sorte, de cette loi régulatrice de l’interdit de l’inceste.

Bibliographie

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21. Zafiropoulos M., Lacan et Lévi-Strauss ou le retour à Freud(1951-1957), Paris, PUF, 2003.


[i]S.de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard folio, 1958, p. 98.

[ii] Ibid., p.152.

[iii] Ibid., p.170.

[iv] Ibid., p. 230.

[v] Ibid., p. 73.

[vi] Peut être il n’est inutile de mentionner ici  qu’ à l’age d’adulte, Beauvoir avait une passion  curieuse pour le cuir. Ibid., p. 147 et p. 152 par exemple.

[vii] Ibid., p. 51.

[viii] Ibid., p. 36.

[ix] Ibid., p. 36-37.

[x] Ibid., p. 148.

[xi] S. Freud, « Le cas Dora(1905) », in Cinq psychanalyse, Paris, PUF, 1988.

[xii] Simone de Beauvoir, Mémoire d’une jeune fille rangée, op. cit., p.148.

[xiii] Ibid., p.149.

[xiv] Ibid., p.11.

[xv] Ibid., p.137.

[xvi] Ibid., p. 169.

[xvii] Ibid., p. 246.

[xviii] Ibid., p. 220.

[xix] Ibid., p. 197.

[xx] Ibid., p. 248-249.

[xxi]Ibid., p. 261.

[xxii] P.-L. Assoun, Fonction freudienne du père in Le père, Denoël, Paris, 2004, P. 41.

[xxiii] S. Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse(1933), op. cit., p. 38.

[xxiv] S.de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 58.

[xxv] J. Lacan, Ecrits I, paris, Seuil, 1966, p.11-61.

[xxvi] S. Freud, « Le problème économique du masochisme(1924), in Névrose, psychose et perversion, op.cit, p. 295.

[xxvii] P. – L. Assoun, Le sujet du destin, Figures freudiennes du destin, in Freud et destin, Logos Anankè, N°2/3, 2000,  p.113.

[xxviii] S. de Beauvoir, Une mort très douce, Gallimard, livre de poche, 1964, p.43.

[xxix] Ibid., p. 143.

[xxx] S. de Beauvoir, La femme rompue, op. cit., p. 210.

[xxxi] G. Bonal et M. Ribowska, Simone de Beauvoir, op. cit., p.13.

[xxxii] S.de Beauvoir, Mémoire d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 58-59.

[xxxiii] S.de Beauvoir, Une mort très douce, op. cit., p. 23.

[xxxiv] Ibid.,  p. 127.

[xxxv] Ibid.,  p. 48.

[xxxvi] Ibid.,  p. 49.

[xxxvii] Ibid.,  p. 49.

[xxxviii] Ibid.,  p. 56.

[xxxix] Ibid.,  p. 56.

[xl] Ibid.,  p. 51.

[xli] Ibid.,  p. 51.

[xlii] S. Freud, « Sur la sexualité féminine »(1931), in La vie sexuelle, op. cit., p. 144.

[xliii] M. Duras, Amant de la chine du Nord, Gallimard folio, Paris, 1991, 148.

[xliv] S. Freud, Sur la sexualité féminine, in la vie sexuelle, op. cit., p.141, voir aussi P.-L. Assoun, Masculin féminin, op. cit., p. 42

[xlv] P.-L. Assoun, «La femme, symptôme de l’organisation sociale», in Le sexe du pouvoir, Femmes, hommes et pouvoirs dans les organisations, colloque université Paris-Dauphine, mars, 1984, Desclée de Brouwer, 1986, p. 396.

[xlvi] S.de Beauvoir, Mémoire d’une jeune fille rangée, op. cit., p. 157.

[xlvii] J. Lacan, Le Séminaire, Livre IV, op. cit., p. 170.

[xlviii] P.L. Assoun, Le fétichisme, Paris, PUF, QSJ ?, p. 78.

[xlix] J. Lacan, Ecrits, 278(grand)

[l] M. Zafiropoulos, Lacan et les sciences sociales, paris, PUF, 2001 ; Lacan et Lévi-Strauss ou le retour à Freud(1951-1957), Paris, PUF, 2003.

[li] M. Mauss, Sociologie et anthropologie, Paris, PUF, Quadrige, 1950, p. 112.

[lii] C. Lévi-Strauss, Les structures élémentaires de la parenté(1947),  Paris, Mouton, 1967, p.149.

[liii] M. Zafiropoulos, Lacan et les sciences sociales, op. cit., 2001.

[liv] J. Lacan, Le Séminaire, Livre V(1957-58), Les formations de l’inconscient, Paris, Seuil,1998, p.168.

[lv] C. L. Strauss, Les structures élémentaires de la parenté, op.cit.,  p. 549.

[lvi] S.de Beauvoir, L’invitée, Paris, Gallimard, 1943, p. 57.

La vie sexuelle de Simone de Beauvoir: Une étude sur l’homosexualité chez Simone de Beauvoir

30/10/2009

Simone de Beauvoir témoigne d’un processus psychique qui chancelle entre le destin de devenir femme et rester femme. Lorsque Freud souligne que l’anatomie est le destin, on entend dire Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient »[i]. La position existentialiste de la condition féminine de Beauvoir va de pair, à notre avis, avec ses tendances homosexuelles et ses rapports au lesbianisme.

la bisexualité par U.amarasekara

© U. Amarasekara, Hétérosexualité, Tarascon-sur-Ariège, France, 2006.

Freud remarque que l’homme est un animal de disposition incontestablement bisexuel[ii]. Cependant, il souligne, à partir de sa clinique du féminin, que la « bisexualité est bien plus accentuée chez la femme que chez l’homme »[iii]. La fille au moment de l’Œdipe se trouve dans un moment critique entre le désir du père et son choix d’objet hétérosexuel. La femme, désirée par le père, est en effet au centre de la question de la fille oedipienne. Elle cherche cette énigme qui est la cause du désir de son père. A ce moment précis, elle est censée choisir cet objet substitut homme. Néanmoins, entre en jeu, l’énigme de la séduction de la femme qui est désirée du père. Simone de Beauvoir témoigne d’une figure de la fille qui développe une jalousie et une envie envers l’autre femme. A la place de choisir l’homme substitut, elle choisira cette femme aimée par le père. Comme si elle voulait se venger du père. Comme dit Lacan dans le cas de l’homosexualité, La fille est nettement agressive à l’endroit du père[iv]. Il s’agit d’un phénomène réactionnel. Pour agacer son père, Simone de Beauvoir fait la noce à Paris. Elle continue à agresser son père. On observe le même scénario auprès de Sartre. Peut-on dire que Sartre ne devient pas un substitut du père mais le personnage de père lui-même ? Simone de Beauvoir veut-elle importuner Sartre par ses scènes d’homosexualité ?

« Olga fut la première femme avec qui Beauvoir eut cette relation physique chaleureuse, et celle dont Sartre fut le plus jaloux. Olga et toutes les jeunes étudiantes aimaient profondément Beauvoir, bien plus qu’elles n’aimaient « ou seulement appréciaient » Sartre, et cela, il ne le supportait pas. Il avait besoin de les obliger à l’aimer, comme le disait Beauvoir, pour passer en premier dans leur préoccupation, pour devenir le centre de leur vie. Il créait ainsi une situation de rivalité avec Beauvoir, où il avait besoin de l’emporter et où elle devait non seulement le laisser gagner mais de plus l’aider. Sartre devenait fou furieux lorsque Olga embrassait longuement Beauvoir sur la bouche, alors qu’elle se contentait de lui tendre la joue pour un petit baiser hâtif. Beauvoir se sentait obligée d’en joindre à Olga d’être un peu plus gentille, ce qui avait le plus souvent pour résultat d’irriter cette dernière ; elle disparaissait sur un mouvement d’humeur avec Bost, et revenait seulement lorsque Sartre, souffrant mille morts à cause d’une passion non payée de retour »[v] .

Nous avons pris avec prudence les incidents et les histoires des relations homosexuelles de Simone de Beauvoir. La forte amitié qu’elle avait avec Elisabeth Lacoin dite Zaza, son amie et amour[vi] d’enfance pour laquelle elle a éprouvé des « émotions non codifiées » est relatée comme ceci : « Zaza, qu’elle me semblait plus réelle que moi-même ; j’étais son négatif : au lieu de revendiquer mes propres particularités je les subis avec dépit »[vii] Elle a été une fois suspendue de l’Education Nationale à la suite d’une plainte portée par la mère d’une de ses élèves, pour un détournement de mineure, le procès déboucha pourtant sur un non-lieu[viii].  Elle écrit à Sartre avec des « métaphores alimentaires » la nature de la relation qu’elle avait avec une de ses amantes : nuit pathétique-passionnée, écœurante  comme du foie gras[ix]. Cette phrase dépeint-elle une « jouissance » qui débouche vers un dégoût et une culpabilité d’avoir trop joui ?

En effet, elle se montre comme la fille attirée par l’autre femme, mais reste très timide dans ses déclarations. L’homosexualité est omniprésente dans ses écrits. Mais elle n’ose pas dire qu’elle est dans la catégorie des lesbiennes. Elle cherche en effet, la limite pour ne pas complètement détruire sa vie avec l’objet hétérosexuel.

Elle disait : « J’embrasse les femmes sur la bouche. Je les serre contre moi et parfois nous nous caressons les seins mais il ne se passe jamais rien de plus bas »[x]. La relation ambivalente, comme « amie » « amante » « fille adoptive », qu’elle avait avec Sylvie le Bon et les relations avec de nombreuses autres femmes témoignent de sa bisexualité. Elle relate qu’avec une certaine Gérassi, elle avait une vague tendresse d’ivrogne, puis c’était du « vrai trouble psychique » et non comme avec une certaine Védrine qui ressemblait à un trouble consenti avec la perversité.[xi] Elle-même n’arrive pas à distinguer le trouble psychique et cette perversité qu’elle a ressentie au moment de la consommation de l’homosexualité. Elle semble masquer son objet de fantasme homosexuel.

Sous la plume de D. Bair, nous regardons les couleurs de la fresque jouissive de la « horde factice » à laquelle Beauvoir fait partie intégrante. Olga certifie, avec une métaphore animalière, la véritable nature de ce jeu perverti, les allers-retours à la « horde nostalgique »,  en plein milieu de la civilisation moderne du 20ème siècle. «Nous étions tous des serpents, hypnotisés. Nous faisions ce qu’ils voulaient parce que cela nous excitait qu’ils s’intéressent à nous, nous nous sentions privilégiés qu’ils nous accordent leur attention »[xii] Simone de Beauvoir témoigne de cette passion amoureuse qui veut représenter un « amour parfait » qu’elle n’a pas vu au sujet du couple parental.  Citons Assoun :  « L’amour pour l’autre femme serait à situer du côté d’une certaine « vengeance » contre le père, en même temps que d’une revanche contre la mère »[xiii].Dans le cas de Beauvoir, il y a un défaut du père. Il veut garder sa fille sans qu’elle soit échangée. La fille semble emprisonnée dans cette logique. Que peut-elle choisir ? Comme elle n’est pas échangée, elle trouve cette autre femme dans une position de séductrice. Elle se met ainsi dans une position masculine, comme complice de la demande « ratée » du père.

Nous mettons au jour, dans ces relations, une tendance à réclamer la femme sans complètement rejeter l’homme substitut, dans la position du « côté du père ». La fille a « une relation d’opposition entre la liaison au père et le complexe de masculinité, expression de l’opposition générale entre activité et passivité, masculinité et féminité »[xiv]. Au lieu d’agir activement, comme l’objet cause de désir, c’est-à-dire vers le plaisir gagné par le sens passif, elle cherche activement le plaisir dans l’actif. Elle agit en « homme » face à cette femme séduisante. La « jouissance » qu’elle éprouve reste plutôt dans une version autre du père. Elle ressent qu’elle n’est pas en effet dans les normes. Mais elle cherche plutôt à déclarer qu’elle n’a pas transgressé complètement la loi du père. Les relations qu’elle entretient avec les femmes ne sont pas comparables aux relations qu’elle a avec les hommes. Pour elle, l’orgie et l’exaltation de la jouissance ont souvent un rapport avec les femmes. Pourquoi ne pas dire que cette jouissance vient du maternel, d’une loi arbitraire de la Chose ? : « Jazz, femmes, danses, paroles impures, alcools, frôlements … ; comment puis j’aimer ces choses avec cette passion qui me vient de si loin, qui me tient si fort ? Qu’est ce que je vais chercher dans ces endroits aux charmes troubles »[xv].

Elle incarne la figure clinique d’une femme qui se positionne comme hyperactive ou «garçon manqué», malgré toutes ses conditions existentielles d’une bourgeoise. Il s’agit d’une femme qui se révèle, parfois, homme au miroir. Dans cette histoire de femme qui investit d’autres femmes, le sexe réel est en contradiction avec le sexe qu’elle assume. Tantôt elle est dans une logique d’identité usurpée, tantôt dans une logique d’identité assumée. On peut dire qu’elle porte le phallus (de la mère), et qu’elle est  insoumise à la loi de la castration. Par ailleurs, elle conteste vivement la théorie de la castration de la fille. Selon elle, Freud « suppose que la femme se sent un homme mutilé »[xvi].

Simone de Beauvoir est dans la continuité de ce phénomène de l’ambivalence qui se situe avant l’Œdipe, les deux positions étant de devenir femme, ou de rester comme porteur du phallus. A l’Œdipe, l’enfant fille s’engage dans la dialectique intersubjective d’une illusion que la mère porte le phallus. Pour satisfaire ce désir (de la mère) la fille essaie de devenir «cet objet trompeur». Le moi se stabilise ainsi au niveau de l’identification à une image phallique. De cette manière, la femme crée une situation de «parade». Simone de Beauvoir est paradigmatique de cette femme qui n’a pas encore constaté son incapacité à devenir «porteur de phallus de la mère». Elle s’éloigne donc de son versant féminin. Nous en déduisons qu’elle vit une chronicisation du symptôme du «garçon manqué». La jeune fille « active » prouve, en général, la chronicisation d’une caractéristique de la fillette dans l’ambition d’être un autre homme plus qu’un homme.

La relation qu’elle entretient avec une femme désirée par Sartre est la source principale de son roman intitulé L’invitée. Cette relation trio nous rappelle le cas Dora de Freud. Ce cas peut être considéré comme l’exemple par excellence de la fille hystérique qui peut basculer vers la perversion. Dora était dans ce trio, avec la femme désirée par son père. Elle a été également convoitée par l’homme de cette femme. Sans rester dans la logique du fantasme, Sartre et Beauvoir ont mis en pratique ce trio. Ce qui nous incite à penser que Beauvoir se contentait de vivre une « relation » fantasmée qui basculait sans arrêt vers la perversion. La relation avec Sartre demeure très ambiguë et fantasmatique. De plus, les relations avec ses amantes représentent une « jouissance » puisée dans une logique perverse. Elle cherche en fait, « un trio bien équilibré »[xvii]. Elle a ce problème du moi qui souffre du vertige permanent. Pour qu’elle se positionne sur un terrain bien stable, il lui faut « construire » ce trio. Elle semble chercher le triangle, mais sans le quatrième élément l’objet a, comme si le trio seul pouvait compléter la Chose. Il lui faut chercher, encore et encore les objets sans interruption, pour que l’objet a soit effacé de son chemin. L’informe qu’elle gagne procure ainsi cette jouissance de la Chose : « Je n’apercevais nulle trace de ma subjectivité. Je m’étais voulu sans bornes. J’étais informe comme infini ».[xviii]

Bibliographie

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  11. LACAN J., Le Séminaire livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994.


[i] Simone de Beauvoir, Deuxième sexe I, Paris Gallimard, p. 285.

[ii] Sigmund Freud, Malaise dans la culture, Paris PUF Quadrige, p. 48.

[iii] Sigmund Freud, Sur la sexualité féminine in la vie sexuelle, Paris PUF, 2002, p. 141. voir aussi, P-L. Assoun, Masculin Féminin, Paris Anthropos, p. 27.

[iv] Jacques Lacan, Le Séminaire livre IV, La relation d’objet, Paris Seuil, p.106.

[v] Deirdre Bair, Simone de Beauvoir, Paris, fayard, 1990, p. 230.

[vi] Francis Jeanson, simone de Beauvoir ou l’entreprise de vivre, Paris, Seuil, 1966, p.147.

[vii] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris Gallimard folio, 1958, p.157.

[viii] Deidre Bair, Simone de Beauvoir, op.cit., p. 319-321.

[ix] Simone de Beauvoir, Journal de guerre, Paris, Gallimard, 1990, p .143, voir aussi la lettre du 12 novembre 1939 in Lettres à Sartre tome 1,  (1930-1939), Paris, Gallimard, 1990, p. 255.

[x] Deidre Bair, Simone de Beauvoir, op. cit., p.802.

[xi] Simone de Beauvoir, Journal de la guerre, Paris Gallimard, nrf, 1990, p.139.

[xii] Deirdre Bair, Simone de Beauvoir, op.cit., p. 230.

[xiii] Paul Laurent Assoun, Freud et la femme, Paris PBP, 1993, p. 32.

[xiv] Paul Laurent Assoun, Masculin Féminin, op. cit., p. 43.

[xv] Francis Jeanson, Simone de Beauvoir ou l’entreprise de vivre, op. cit., p.183.

[xvi] Simone de Beauvoir, Deuxième sexe I, Paris Gallimard Folio essais 1976, p. 84.

[xvii] Jean-Raymond Audet, Simone de Beauvoir face à la mort, Paris, L’âge de l’homme, 1979, p. 28.

[xviii] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p.157.

Simone de Beauvoir est -elle un castor solitaire ?

22/09/2009

Quelques réflexions sur la solitude de Simone de Beauvoir

Myrrha :

« Entre tous les hommes, prend-en un pour époux, Myrrha, pourvu qu’entre tous il y en ait un que tu exceptes »[i]. La phrase d’Ovide citée par P.-L. Assoun explique le phénomène de choix d’objet chez la femme. Elle est censée choisir parmi tous les hommes qu’elle rencontre, le substitut du père qu’elle a aimé. Mais les complications surgissent dans le cas d’une insuffisance de la fonction du père symbolique. Le père de la famille fonctionne plus ou moins bien pour gérer cette situation. Examinons le cas de Beauvoir. Ses relations répétées avec les hommes incarnent la naissance de son désir envers les hommes. Elle s’engage dans des relations amoureuses avec plusieurs hommes, malgré toute sa résistance à s’engager dans une vie de couple cadré par les limites imposées par la culture. Elle a un amour nécessaire avec Sartre, et tous les autres amours sont des amours contingents[ii]. Ceci pourtant n’est pas une invention proprement dite de Beauvoir. Que veut-elle dire par amour nécessaire avec Sartre ? Nous nous engageons à questionner le choix d’objet chez la femme, avec cette formule d’un amour nécessaire que Beauvoir applique visiblement pendant toute sa vie amoureuse.

U. Amarasekara, The Mask, 2008.

© U. Amarasekara, The Mask, 2008.

Mariage:

La haine contre le mariage, chez Beauvoir, prend majoritairement sa source dans la vie conjugale de ses parents. Elle questionnait la vie de sa mère. Vivait-elle avec son père une vie maritale sans amour ? Est-il possible de partager le lit conjugal sans la moindre affection ? A partir de ses questionnements, on pourrait reformuler une autre interrogation. Comment peut-on définir le lien entre la vie amoureuse et le lit conjugal ? Est-ce que l’une représente l’autre et vice versa ? Le plaisir gagné par l’acte sexuel et le plaisir d’être dans l’institution culturelle rencontrent, dans la haine présentée par Beauvoir, ce que Freud a déjà remarqué: que « le mariage a cessé depuis longtemps d’être la panacée contre les troubles nerveux de la femme »[iii]. La vie de la mère de Beauvoir peut  être considérée comme l’exemple par excellence pour nous prouver l’idée de Freud. Cette femme souffre gravement des conditions du mariage, sans aucune issue pour sortir de cette institution rigoureuse de la bourgeoisie. Pour Simone de Beauvoir, le lit conjugal représente une « catastrophe » pour le sujet femme. L’homme qui exige la sublimation de la femme sous forme d’épouse dévouée aux enfants, à la maison, au mari et aux activités religieuses, détruirait la subjectivité de la femme. Dans l’acte de choix d’objet, elle se met à éloigner l’homme qui demanderait sa main en mariage. Non seulement le mariage dans ses formes institutionnelles la fait souffrir, mais « la promiscuité » imposée détruit la liberté de la femme. « Je considérais toujours avec déplaisir le mariage. Je n’y voyais pas une servitude, car maman n’avait rien d’une opprimée ; c’était la promiscuité qui me rebutait. Le soir, au lit, on ne peut même pas pleurer tranquillement si on en a envie ! »[iv] Pour Simone de Beauvoir, tout le mal ne vient pas uniquement de l’institution nommée mariage, le fait d’être dans la promiscuité avec un homme rend malheureuse la femme. Tout engagement qui induit une « promiscuité » et « une vie de couple » incarne, pour elle, l’horreur. Le mariage est à l’extrémité de cette répugnance. Comme l’écriture fait son existence, être « avec un homme » abîme sa liberté pour cet acte

Sade :

La libido ne peut pas couler vers l’objet, elle doit rester dans son moi propre.  Par l’acte de la sublimation, les pulsions peuvent être satisfaites dans le passage à l’écriture, le but élevé dans la culture. Sans un investissement dans l’objet d’amour, il y a une quantité importante de pulsions à utiliser vers la jouissance, dans un cadre non institutionnalisé. Dans la même logique veut-elle se justifier par l’acte sadien ?[v] Les aventures interminables avec les amants et les amantes expliquent cette manière de jouir de l’objet. Pour éliminer les méfaits de l’institution maritale, elle élimine tout engagement symbolique concernant l’amour. En s’appuyant sur l’hypothèse de P. –L. Assoun, nous pouvons dire que Simone de Beauvoir réclame « la réconciliation de la femme comme sujet soit un nouveau symbolisme, contre les symbolismes idéologiques dont on lui a fait fonction, en tant que gestionnaire de la famille et de la société »[vi]. Ce faisant, elle s’éloigne de sa vérité psychosexuelle. Simone de Beauvoir montre une figure de la femme qui symptômatise « la réalité de l’organisation se présentant(…) comme la vérité de la société même »[vii]. Pour éviter un engagement du symbolisme idéologique d’amour imposé par la culture bourgeoise, il faut créer une « fusion » presque absolue. Il y a une telle relation avec Sartre. Nous pensons qu’il s’agit d’une relation avec le père tout-puissant, l’Autre. Elle élimine l’obligation d’un engagement avec l’autre. Dans les écrits de Sartre, ce phénomène est lucide[viii].

Quartier général :

Les lecteurs  savent à quel point, même ses romans, sont imprégnés de faits réels de la vie de Beauvoir. Elle est piégée dans la demande de Sartre[ix] d’une relation « absolue » qui n’a point les limites imposées par la culture occidentale. Il déclare « Je vous aime, je suis polygame ». Beauvoir semble d’accord avec la polygamie comme une autre version de la loi du père importée sur mesure pour son propre compte. Dans le contexte de Sartre/Beauvoir, la polygamie n’a pas la connotation d’un contexte culturel où il y a des structures élémentaires de parenté bien distinctes. Beauvoir est d’accord avec Sartre pour mélanger les  relations telles que père/fille, mère/fille, ami/amant. Simone de Beauvoir et Jean-Paul Sartre s’organisent pour que la jouissance soit gagnée par les pulsions. Elle ne devrait pas être contrariée par les limites imposées par le désir d’objet d’amour. L’amour nécessaire ou ce pacte « absolu » avec Sartre est vital pour qu’elle jouisse de toutes les autres «aventures amoureuses». Il y a chez elle un amour nécessaire stable et économique avec Sartre. Il s’agit d’un quartier général. Elle écrit : « Nous avions toujours mis nos ressources en commun »[x]. Malgré le refus catégorique du mariage, elle construit un « autre pacte », pour jouir le sexuel sans entamer ce « couplage sacré ». Autour de celui-ci, se constituent d’autres sortes d’amours baptisés par ce couple comme des amours contingents. Elle peut se procurer ainsi d’autres corps masculins ou féminins. La célèbre relation en trio qu’ils menaient avec Olga, et le roman qu’elle a écrit en prenant cette relation comme la base et la source principale, témoignent de cette jouissance. « Au lieu d’un couple nous somme désormais un trio. Nous pensions quelques rapports humains sont perpétuellement à inventer, qu’à priori aucune forme n’est privilégiée, aucune impossible(…) nous mîmes au point un système de tête-à-tête et de réunions plénières qui nous paraissaient devoir satisfaire chacun d’entre nous »[xi].

Lanzmann :

La rencontre d’un amant est conçue comme un rendez-vous avec un corps ou avec une expérience qui fait vivre son moi-corps. A la rencontre de Claude Lanzmann avec lequel elle a eu une relation, elle écrit : «  quelque chose est arrivé ; quelque chose, j’en étais sûre, commençait. J’avais retrouvé un corps »[xii]. L’amant lui donne quelques éléments pour s’accrocher à la continuation de son moi narcissique. Elle ne se voit pas comme une femme qui est offerte par le père à l’homme. Les hommes sous forme d’amants entrent dans sa vie comme les « corps » ou « comme objets » à qui elle n’est pas obligée d’investir pleinement sa libido. Ils deviennent les objets phalliques de la femme. Au lieu d’être elle-même échangée n’inverse-t-elle pas l’ordre dans « échanger des hommes » ? Ce sont des amours non essentiels, tout peut arriver par hasard. Le hasard est ainsi mis en valeur pour continuer dans le destin fatal de refuser la fonction comme l’objet d’échange. Ces corps masculins ou les « objets » contribueront à fortifier le grand « union » avec le père imaginaire. Il y a une stratégie guerrière. Pas seulement le sens contingent comme « soumis au hasard », mais aussi comme « l’effectif des appelés au service militaire » comme « part apportée à l’œuvre commune » de couple Sartre/Beauvoir. Les frères du pacte social ne pourront pas ainsi devenir mari de la « femme » qui consomme une « union » incomparable.

Mariage du Figaro :

Sa passion est donc contre l’ordre d’échange. Elle est paradigmatique de cette « femme hystérique qui n’est pas prévue dans ce système (d’échange) : son irruption a pour effet de dérégler les lois de la circulation et de brouiller la division instituée des rôles »[xiii]. Par sa « maladie de l’impuissance à se satisfaire, elle devient un centre de dérèglement d’où son énergie rentrée reflue sur l’ensemble du système socio-politique »[xiv]. Simone de Beauvoir incarne également un dérèglement sociale d’allure politique du féminin, d’un désordre devenue un «ordre existentiel». Dans ses romans, la femme est une personne qui incarne une identification brouillée. Elle ne sait plus si elle est l’amante de l’homme ou de la femme. La rivale et le rival se mêlent dans des rôles confus. Comme dans le Mariage du Figaro, il y a une confusion des rôles : qui est qui ? Fille adoptive/ Mère, amante/amant, compagne/compagnon. Questionnons avec P.-L. Assoun « N’est-ce pas proprement là l’effet hystérique, brouillant les rôles sociaux par une multiplication des identifications ? »[xv]

Algren :

La demande en mariage d’Algren incite l’ambivalence chez Beauvoir. Elle ressent qu’il y a du sérieux dans l’engagement d’Algren. « Je suis prêt à vous épouser sur l’heure » déclare Algren. Simone de Beauvoir explique : « Je compris que plus jamais je ne lui aurais rancune de rien : tous les torts étaient de mon côté. Je le quittai le 14 juillet, incertaine de ne le revoir jamais. Quel cauchemar, ce retour, au-dessus de l’océan, plongée dans une nuit sans commencement ni fin, me gavant de somnifères, incapable de dormir, perdue, éperdue ! »[xvi]. Elle fait preuve  d’ambiguïté à choisir le désir de l’homme et la jouissance qu’elle recherche dans différents corps masculins et féminins. Elle décide de franchir le pas vers la jouissance, malgré la valeur accordée à cette demande. Elle souffre de ne pas devenir l’objet de désir de l’autre. Cependant, elle ne peut accepter la demande d’Algren. Cela ruinerait sa possibilité d’écrire[xvii]. « Voilà c’est fini, me disais-je ; et je ne pensais pas seulement à mon bonheur avec Algren. Moins encline que jamais à ce qu’on appelle des aventures, mon âge, les circonstances ne me laissaient pas, pensais-je, la chance d’un amour neuf. Mon corps, peut-être par l’effet d’un très ancien orgueil, s’adapte aisément : il ne demandait rien. Mais quelque chose en moi ne se soumettait pas à cette indifférence. Plus jamais je ne dormirai dans la chaleur d’un corps : quel glas ! Quand cette évidence me saisissait, je basculais dans la mort »[xviii] Ayant peur de perdre l’image narcissique « l’ancien orgueil », elle abandonne l’investissement d’objet. Mais par cet acte, elle abandonne la vie. Le retour vers le narcissisme veut dire encore une fois embrasser les pulsions de mort.

l’Unheimlich:

Où se trouve donc la possibilité d’écrire ? Le retour vers « la horde factice » seul permettra de jouir par l’écriture. Son encre ne vient que dans celle-ci. Désirer un homme n’a pas de concordance avec ce « devenir femme écrivain ». S’engager dans l’amour c’est  prendre un grand risque. La pulsion de mort guète devant cet incident. Le narcissisme a des vertiges. Freud écrit que « l’état de passion amoureuse, (qui) nous apparaît comme un dessaisissement de la personnalité propre, au profit de l’investissement d’objet »[xix]. Examinons de très près la description qu’elle a faite sur son retour. Que peut-on dire de la nature de ce trajet vers cette « horde reconstruite » ? C’est un voyage cauchemardesque. Le retour est ainsi vers l’image de la mort. Ce retour est vers la nuit noire, qui n’a ni fin ni commencement. Que peut-elle espérer dans cette obscurité ? Fait-elle retour vers le ventre maternel à travers les océans ? L’angoisse du cauchemar empêche de dormir. Ce retour de Simone de Beauvoir nous fait penser à un retour vers l’Unheimlich. L’inquiétante étrangeté[xx], l’Unheimlich a un rapport avec le retour à la solitude. Refuser l’autre comme l’objet d’amour c’est, autrement dit, garder le narcissisme dans sa solitude. D’après la phrase de Freud « D’où naît l’inquiétante étrangeté du silence, de la solitude, de l’obscurité ? » P. –L. Assoun montre que l’être seul se situe, comme modalité de l’Unheimlichkeit, entre le silence et l’obscurité[xxi].

Vertige:

Pour la femme dans le narcissisme, il est impératif de renoncer à l’objet d’amour. La femme à la suite « du développement pubertaire, la formation des organes sexuels féminins, qui étaient jusqu’ici à l’état de latence provoque une augmentation du narcissisme originaire, défavorable à un amour d’objet régulier s’accompagnant de surestimation sexuelle »[xxii]. Cette période d’exaltation narcissique pourrait continuer pendant toute la vie. Une femme très fortement narcissisée aura donc une difficulté fondamentale dans son engagement avec l’objet d’amour : «Le grand charme de la femme narcissique ne manque pas d’avoir son revers ; l’insatisfaction de l’homme amoureux, le doute sur l’amour de la femme, les plaintes sur sa nature énigmatique ont pour une bonne part leurs racines dans cette in congruence des types de choix d’objet »[xxiii]. Elle sait qu’elle ne pourra pas prendre le risque de détruire son image narcissique. Elle doit, par ailleurs, obéir au destin imposé par le père : « Vous mes petites, vous ne vous marierez pas, il faudra travailler »[xxiv] La rupture n’était pas inattendue. Vivre avec Sartre veut dire en fait, vivre un amour raté, car ce rapport ressemble à un « pacte entre père/fille » ou « frère/sœur ». Pour elle, c’est la réussite de sa vie. Elle répond ainsi à la demande du père, de rester fille de père, sans devenir l’objet cause du désir de l’homme (Sartre). Les autres amants sont pris comme les petits « autres » qui ne sont nullement comparables à ce personnage incarnant le Maître. C’est celui qui la dépasse. Il est le seul qui puisse lui procurer l’équilibre face à son vertige.

Castor :

Le surnom « Castor » porté par Simone de Beauvoir est significatif par le caractère de cet animal de vivre en horde. Un ami de Beauvoir fait allusion à cette énigme de vie « en bande » et la vie qu’elle cherche toujours à construire « artificiellement » implique son impossibilité à vivre le destin sans le construire impérativement. Son refus catégorique du mariage, de la fondation d’une famille et de l’enfantement expose visiblement une peur d’être submergée par la vie traditionnelle d’une femme. Cependant, son désir de vivre une vie de femme constructive remonte à la surface à travers ses écrits. Son surnom « castor » (Beauvoir=Beaver) apprécié par Beauvoir ne révèle-t-il pas ironiquement son immense effort pour reconstruire ce qu’elle a toujours refusé. Veut-elle construire un autre ordre symbolique ? Rester femme est l’énigme. Comment faire sans s’inscrire du côté femme ? Construit-elle, comme un castor, une maison dans les cours d’eau au lieu de mettre pieds à terre ? Beauvoir témoigne-t-elle d’un freinage du désir au féminin ? Il s’agit d’une construction forcenée liée à ce manque à gagner. Ne cherche-t-elle pas à devenir le phallus imaginaire, à travers la relation fusionnante avec Sartre et à travers ses écrits ? Le refus d’une vie d’amour sérieuse avec l’autre explique sa volonté d’être seule dans sa position narcissique mélancolique. Les périodes de dépression sont ainsi teintées d’un effort pour effacer ce moment douloureux. Cependant, elle a une forte tendance à rester plongée dans une solitude. C’est à ce moment-là qu’elle veut écrire. Tenir un journal c’est comme tenir la solitude. « Je prétendais me dédoubler, me regarder. Je m’épiais dans mon journal, je dialoguais  avec moi-même »[xxv] D’où vient cette envie d’être seule ? Pourquoi aime t-elle la solitude ? Le destin d’être intellectuelle est-il lié à une tendance à la solitude ? Elle adore la solitude qui se cristallise dans les bibliothèques. Les lectures et les bibliothèques sont capables de remplacer ou d’anéantir l’investissement d’objet.

Erri de Luca :

Erri de Luca nous parle de ce phénomène. « La bibliothèque se dressait autour de mon lit comme une tour avec glacis, solitude, silence. Je l’ai entièrement parcouru, la nuit, comme un fantôme enchaîné au blanc des pages qu’il traîne derrière lui dans un bruissement (…) Je lis les histoires saintes avec grand plaisir. Je le fais tous les matins pour me tenir compagnie. Cet exercice a remplacé une épouse » [xxvi]. La sublimation des pulsions mène Beauvoir vers une solitude qui donne une satisfaction autre que la vie d’une amante, épouse ou mère.  Freud souligne que le névrosé et le pervers sont de grands lecteurs. La femme, dans son fantasme, cherche-t-elle une souffrance véritable à travers les lectures interminables ? P. –L. Assoun ajoute à ce sujet : « … des fantasmes de fustigation, cherchant de « nouvelles sources de stimulation » dans La case de l’oncle Tom, aussi bien que dans la « bibliothèque rose ».[xxvii] Rappelons que « la bibliothèque rose » était une passion du père de Beauvoir. Elle se place comme un héros qui veut sauver la culture. « Moi aussi je participais à l’effort que faisait l’humanité pour savoir, comprendre, s’exprimer : J’étais engagée dans une grand entreprise collective et j’échappais à jamais à la solitude » [xxviii]. Cet acte, commandé par le père, demande une discipline rigoureuse imprégnée de solitude : « Rien n’a besoin de moi, rien n’a besoin de personne, parce que rien n’a besoin d’être »[xxix]

Virginia Woolf :

Beauvoir est fortement inspirée par Virginia Woolf. Nous savons que dans « Une chambre à soi », Virginia Woolf traite de la relation entre l’isolement et la productivité chez écrivain. « Il est indispensable qu’une femme possède quelque argent et une chambre à soi si elle veut écrire une œuvre de fiction. Voilà qui ne résout ni le grand problème de la nature féminine, ni celui de la vraie nature de la fiction romanesque »[xxx] Mais chez Beauvoir, il n’y a pas véritablement un isolement cherché pour écrire, mais une solitude imposée par son psychisme. Simone de Beauvoir, qui a beaucoup d’admiration pour Virginia Woolf, espère s’engager dans la lignée de l’idée de Woolf. Mais elle semble revivre la solitude maternelle vécue jadis. Une ombre mélancolique tombe sur elle. Elle écrit dans ses mémoires, « la solitude de ma mère me pesait ». Beauvoir porte toute sa vie ce poids qui lui venait de sa mère. De toute manière, la solitude n’est-elle pas une autre façon de faire un retour au sein maternel ? La solitude est-elle une nostalgie de la mère ? Le souvenir de sa mère tombe-t-il sur elle comme une ombre ? Cela assombrit une part de son moi. On se souvient de la phrase clé de Freud sur la mélancolie : « L’ombre de l’objet tomba sur le moi »[xxxi]. Son héroïsme à briller comme écrivain éliminerait-il le rapport avec l’autre ? Pour quoi n’a-t-elle jamais construit un nid d’amour ? La vie qu’elle a choisie avec Sartre n’entretient-elle pas sa solitude ?

Bibliographie

  1. ASSOUN P.-L., «La femme, symptôme de l’organisation sociale», in Le sexe du pouvoir, Femmes, hommes et pouvoirs dans les organisations, colloque université Paris-Dauphine, mars, 1984, Desclée de Brouwer, 1986. pp.394-409.
  2. Assoun P.-L., « Eléments d’une métapsychologie du lire », in La Nouvelle revue de la psychanalyse, N°37, Paris, Gallimard, 1988, pp.129-147.
  3. Assoun P.-L., Freud et la femme, Paris, PBP, 1993.
  4. Assoun P.-L., « Phèdre ou l’hystérie sublime : le tragique du symptôme », in Analyse et Réflexions sur « Phèdre » de Racine, La passion, Paris, ellipses, 1983, pp.129-138.
  5. ASSOUN, P.- L., « Ordre et ordre des plaisirs : les ressorts inconscients du mariage de figaro, in Analyse et réflexions sur Beaumarchais, Le mariage de Figaro, 1985, pp.113-128.
  6. Assoun P.-L, « Métapsychologie de la solitude : clinique de l’être-seul » in Topique, N° 64, Esprits du temps, 1998, pp.75-85.
  7. Beauvoir S. de, Faut-il brûler Sade ?, Paris, Gallimard Idées, 1955.
  8. Beauvoir S. de, Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard folio, Paris, 1958.
  9. Beauvoir S. de, La force de l’âge, Gallimard folio, Paris, 1960.
  10. Beauvoir S. de, la force des chose, Paris, Gallimard, 1963.
  11. Bonel G. et Ribowska M., Simone de Beauvoir, Paris, Seuil, 2001.
  12. Freud S., Deuil et mélancolie(1915), in Métapsychologie, Paris, Gallimard, folio essais, 1968.
  13. Freud S., Inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, Folio essais, 1985.
  14. Freud S, La vie sexuelle, Paris, PUF, 2002.
  15. Luca E. de, Essais de réponse, Gallimard, Paris, 2005.
  16. Woolf V., Une chambre à soi, Paris, 10/18, Denoël, 1977.


[i] Ovide, cité par P.L. Assoun, Freud et la femme, Paris, PBP, 1993, p.28.

[ii] « Entre nous il s’agit d’un amour nécessaire : il convient que nous connaissions aussi des amours contingentes » Lire Simone de Beauvoir, la force des chose, Paris, Gallimard, 1963, p.29.

[iii] S. Freud, La morale sexuelle « civilisée »(1908), in La vie sexuelle, Paris, PUF, 2002, p.39.

[iv] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée Gallimard folio, Paris, 1958, p.100.

[v] Simone de Beauvoir, Faut-il brûler Sade ?, Paris, Gallimard Idées, 1955.

[vi] P. –L. Assoun, «La femme, symptôme de l’organisation sociale», in Le sexe du pouvoir, Femmes, hommes et pouvoirs dans les organisations, colloque université Paris-Dauphine, mars, 1984, Desclée de Brouwer, 1986, p. 409.

[vii] Ibid, p. 404.

[viii]G. Bonal et M. Ribowska, Simone de Beauvoir, Paris Seuil 2001,  p. 4.

[ix] Lire  http://amarasek.wordpress.com/2009/09/17/le-choix-de-simone-de-beauvoir/

[x] Simone de Beauvoir, , la force des choses, Paris, Gallimard,1963, p.26.

[xi] Simone de Beauvoir, la force de l’âge I, Gallimard folio, Paris, 1960, p. 279.

[xii] Simone de Beauvoir, La force des chose II, Paris, Gallimard folio,1963,  p 10.

[xiii] P. –L. Assoun, « Phèdre ou l’hystérie sublime : le tragique du symptôme », in Analyse et Réflexions sur « Phèdre » de Racine, La passion, Paris, ellipses, 1993, p.136.

[xiv] Ibid.

[xv] P. –L. Assoun, « Ordre et ordre des plaisirs : les ressorts inconscients du mariage de figaro, in Analyse et réflexions sur Beaumarchais, Le mariage de Figaro, 1985, p.124.

[xvi] Simone de Beauvoir, La force des choses I, Paris Gallimard folio, 1963, p. 224.

[xvii] Ibid., p. 225.

[xviii] Ibid., p. 349.

[xix] S. Freud, « Pour introduire le narcissisme »(1914), in La vie sexuelle, Paris, PUF, 2002, p. 84.

[xx] Lire  Freud S., Inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, Folio essais, 1985.

[xxi] P. L. Assoun, « Métapsychologie de la solitude : clinique de l’être-seul » in Topique, N° 64, Esprits du temps, 1998, p.75.

[xxii] S. Freud, « Pour introduire le narcissisme »(1914), in La vie sexuelle, Paris, PUF, 2002, p. 94.

[xxiii] Ibid., p. 95.

[xxiv] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Gallimard folio, Paris, 1958,p.244.

[xxv] Ibid p.264.

[xxvi]Erri de Luca, Essais de réponse, Gallimard ,Paris, 2005, p.25 et p.56.

[xxvii] P.–L. Assoun, « Eléments d’une métapsychologie du lire », in La Nouvelle revue de la psychanalyse, N°37, Paris, Gallimard, 1988, p.140.

[xxviii] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit.,  p.396.

[xxix] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit.,  p.315.

[xxx] Virginia Woolf, Une chambre à soi , Paris, 10/18, Denoël, 1977, p.8.

[xxxi] S. Freud, Deuil et mélancolie(1915), in Métapsychologie, Paris, Gallimard, folio essais, 1968, p.156.

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Le choix de Simone de Beauvoir

17/09/2009

Ce n’est pas un hasard si c’est Sartre que j’ai choisi – Beauvoir[1]

Il nous semble que Simone de Beauvoir (1908-1986)  vit pour écrire, et écrit pour vivre. Elle incite à penser l’interdépendance entre les deux phénomènes dans l’acte de l’écrire : Etre et Lettre et Etre par Lettre. En même temps elle est dans un effort de n’être au monde que par la lettre, comme elle n’a aucun droit d’exister sans « être écrivain ». Beauvoir note: « Le fait que je suis écrivain : une femme écrivain, ce n’est pas une femme d’intérieur qui écrit mais quelqu’un dont toute l’existence est commandée par l’écriture »[i]. La lettre est le seul moyen d’existence, même dans les conditions de plus stricte intimité, nous osons dire que même les lettres d’amour ont été destinées à être publiées dans l’avenir.

Sa carrière d’écrivain révèle une vie quasi épistolaire. Il nous vient ainsi la question suivante : chez Beauvoir, toute relation avec les « amants » est-elle une exaltation pour se mettre à écrire de nouveau ? Sa vie dépende-elle de l’écriture ? Le besoin se mêle-il avec le désir d’écrire ? L’acte d’écrire est-il devenu son « gagne pain » pour qu’elle invente des situations d’écritures même dans sa vie d’amour ? Il nous vient une autre question, son désir à l’autre et celui de la lettre se croisent-ils, se recoupent-ils  et se court-circuitent-ils ?

U. Amarasekara, Letters and Lovers, 2006

© U. Amarasekara, Letters and Lovers, 2006

Sous forme d’invitation de Jean-Paul Sartre (1905-1980), il y a une injonction à écrire comme un moyen de réussir sa vie. La vie ne sera rien sans l’écriture. Elle nous fait entendre que c’est Sartre qui lui inculque cette idée.

« Enfin, pourquoi vous ne vous mettez-vous pas en personne dans ce que vous écrivez ? Me dit-il avec une soudaine véhémence. Vous êtes plus intéressante que toutes ces Renée, ces Lisa… »[ii]

Malgré sa résistance au début, car elle pense que mettre sa vie telle quelle était un acte aussi grave que la mort[iii], elle suit l’idée de Sartre. Rien d’étonnant, puisqu’elle le fait toute sa vie. Elle commence à raconter sa vie en détail dans son autobiographie copieuse en quatre volumes[iv] ainsi que dans ses  récits de vie[v]. Sartre fait des remarques éloquentes sur les écrits de Beauvoir.

«  Ses mémoires auxquelles elle a travaillé durant sept ans, sont, en quelque sorte, une manière de transposer une sensibilité qui va droit à la rencontre de l’autre, sans détours et sans mensonges. Je vous dis, la sensibilité la plus authentique qui soit »[vi]

Sartre se montre comme la réincarnation du père de Beauvoir. Il vient comme cet idéal en personne. Il est plus vrai que vrai. Pour elle Sartre est capable de donner ce qu’elle veut recevoir de son père et ce qu’elle a reçu du père. Ainsi se répète, avec une nouvelle reconstruction, le même phénomène qu’est la question du père[vii]. Les paroles de Sartre, comme nous l’avons toujours vu, a cette teinte de destin. Comment ne pas considérer ce « couple » dans une démarche « père-fille » ?

Sartre respecte « son amour contingent » avec Simone de Beauvoir, comme le souhait de son père de ne pas se marier mais de travailler[viii]. Même cet « amour » doit avoir une visée d’écriture. Ils se réunissent pour exister pour la cause de l’écriture. Dans la balance il n’y a que deux éléments : l’écriture et le reste. L’amour objectal prend une petite place avec l’amitié, la politique, les rapports avec soi-même.

On peut considérer sans aucune hésitation que son corpus d’écrit autobiographique est aussi une biographie de Sartre. Avec lui elle fait vie commune, bourse commune[ix], donc comme dit Sartre, ils ont une mémoire commune[x]. D’ailleurs Sartre a beaucoup d’estime par rapport à ses écrits sur lui.

«  Elle m’implique si profondément dans les trois volumes de ses mémoires, si elle a, en un sens, parlé de moi et de mon rapport avec elle, cela veut dire que je suis complètement d’accord avec ce qu’elle dit sur moi et sur notre relation. J’ai lu ses livres à plusieurs reprises, et j’ai fait des suggestions, mais je n’ai jamais fait de commentaires sur ce qu’elle à dit de moi. Cela devrait être considéré comme une preuve absolue »[xi]

Les écrits et les paroles de Sartre prouvent qu’il n’a qu’un seul projet dans sa vie, c’est d’aborder n’importe quelle question à la manière biographique. La plupart de ses écrits ne sont que des biographies[xii]. Même la question d’être qu’il traite avec intérêt est plus autobiographique que philosophique[xiii]. N’est-ce pas une autre manière de considérer l’existence, par les « conditions d’existence » ?

Par ailleurs, nous avons à notre disposition les correspondances de Simone de Beauvoir. Parmi les hommes avec lesquels elle partage sa vie d’amour, nous pouvons constater trois cas importants, Sartre[xiv], Jacques-Laurent Bost (1916-1990)[xv] et Nelson Algren (1909-1981)[xvi]. Les lettres sont toutes publiées sauf celles d’Algren[xvii]. Nous avons également les lettres que Sartre a reçues  d’elle  et celles que Sartre lui  à adressées[xviii] accordant aux chercheurs une opportunité de lecture parallèle, symétrique et chronologique. Les lettres  à Bost ont été  publiées avec les réponses[xix].

Entre 1947 et 1964 Beauvoir envoie trois cent quatre lettres d’amour à Algren. Elles sont toutes publiées mais sans les réponses de ce dernier. Algren a toujours été contre le fait de raconter sa vie intime. Il était ainsi contre la publication de ses lettres d’amour.

Cette résistance d’Algren ne témoigne-t-elle pas d’un autre amour que celui qu’elle avait dans le cercle sartrien ? On sait déjà qu’ Algren n’était pas dans la famille sartrienne.

Qu’attend-elle, Beauvoir, de ses amants ? Elle s’explique :

« Quant à moi, j’avais besoin de distance pour engager mon cœur, car il n’était pas question de doubler mon entente avec Sartre, Algren appartenait à un autre continent, Lanzmann à une autre génération ; C’était aussi un dépaysement et qui équilibrait nos rapports »[xx]

Examinons de plus près la remarque faite par Beauvoir pour justifier son intérêt d’avoir des amants d’horizons différents. Il faut les « avoir » pour exister dans ce monde. Les amants ont une raison d’être avec elle pour qu’elle n’ait pas le vertige de son existence.

Ce que l’on voit, néanmoins, c’est que la relation avec Algren semble réveiller chez elle ce désir tant réprimé et refoulé. Seul Algren se situe dans une logique de désir contre un triple croisement Sartre/Beauvoir/Algren.

Beauvoir porte jusqu’au tombeau, une bague en argent qui venait d’Algren[xxi]. Ce qui apparaît plus important, c’est que le mot « mon-mari »  est réservé à Algren et à personne d’autre. Ce mot reste introuvable et non prononcé, même après les cinquante ans de la vie du couple Sartre – Beauvoir.

D’où vient ce curieux et énigmatique mot « mon mari » chez Beauvoir ? Pour quoi ce grand et unique « mon mari[xxii] » survient malgré le dégoût qu’elle manifeste toujours envers le mariage?[xxiii] Pourquoi ce mot spécifique au lieu d’un autre comme « mon petit doux[xxiv] », « cher petit être » ou « mon petit [xxv]»? Trouve-t-elle chez Algren son mari idéal ? Beauvoir écrit :

« Je veux tellement vivre seule avec vous, je n’aime rien tant au monde que vivre seule avec vous, sur une île ou sur le continent , au bord de la mer ou du lac en montagne ou en plaine, dans une ville ou dans un désert (…) mais seule avec vous »[xxvi].

Pourquoi Algren refuse-t-il la publication de leur intimité ? Ici on peut se questionner : jusqu’à quel point un écrivain peut-il dévoiler sa vie intime ? Quel intérêt a-t-il à rendre public les détails de son existence ?

Pour Beauvoir, l’existence fait l’écriture, l’écriture fait l’existence. Même la vie intime ne peut pas être autre qu’une publication. Le gigantesque corpus d’écriture beauvoirienne,  au-delà de vingt volumes, ne nous donne peut-être pas d’indice pour éclairer ce point aveugle : la vérité de son amour.

Le roc de Simone de Beauvoir est cet échec qu’elle a subi face à Algren. On peut se rappeler les mots d’Algren qui faisaient pleurer Beauvoir ; «  Jamais je ne pourrai vous donner moins que de l’amour »[xxvii]

Alors, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi Nelson Algren est contre la publication de ses correspondances. Il écrit à Beauvoir par amour pour elle, mais pas pour un amour de l’écriture. L’amour qu’il a pour Beauvoir n’est pas un amour épistolaire comme celui de Gide. Une des biographes de Beauvoir, parmi les plus connues en France et aux Etats-Unis, nous indique la nature de la pensée d’Algren.

« C’était un homme extrêmement pudique qui ne comprenait pas que Beauvoir et Sartre puissent vivre en permanence sous le regard du public ni, surtout, donner tant de détail intimes sur eux mêmes dans ce qu’il écrivait »[xxviii]

En effet, la sexualité et l’intimité de deux personnes, selon Algren, ne peuvent pas être écrites car cela permettrait la main mise du public. Algren dit :

« Elle essayait « dans la force de l’âge » de faire de notre histoire une grande aventure littéraire internationale, elle mentionnait mon nom et citait des passages de mes lettres. Elle a dû se donner un mal de chien pour trouver quelque chose à se mettre sous la plume (…). Mais bon dieu, les lettres d’amour doivent rester privées ! J’ai connu les bordels du monde entier : les femmes ferment toujours la porte (…) mais cette femme-là, a ouvert en grand la sienne et convoqué le public et la presse (…). Je ne lui veux pas de mal, mais je trouve abominable qu’elle ait agi ainsi. »[xxix]

Selon Algren, Simone de Beauvoir n’est-elle pas dans un registre exhibitionniste ? Elle ne se donne-t- elle pas à voir? Ne devient-elle pas ainsi l’objet de regard de l’autre ? Son sujet n’est-il pas réduit à un objet de regard ?

A travers les écrits, elle met à nu sa propre vie intime. A la place de tisser pour cacher sa nudité, elle la dévoile à travers l’écriture. Sur ce point Lacan est catégorique.

« Disons  pour n’y pas aller par quatre chemins, qu’il remet au critique le pouvoir de régler à sa suffisance l’intrusion, dans œuvre littéraire, de la vie privée de l’écrivain. Qu’on nous accorde de définir ce privé par rapport à l’œuvre elle même, dont il devient en quelque sorte le négatif, pour être tout ce que l’écrivain n’a pas publié de ce qui le concerne[xxx] »

Les œuvres de Beauvoir peuvent-elles être considérées comme supportant un négatif, le privé de l’écrivain ? Si elle décrit les détails du privé, elle tente d’annuler le négatif qui est la vérité universelle. De cette manière elle usurpe le partage avec le lecteur. Les lecteurs savent aussi à quel point, même ses romans sont imprégnés des faits réels de la vie de Beauvoir[xxxi].

Il y a une « jouissance scopique » dans cette écriture. Elle montre en effet ce qui est caché. Le réel se montre ainsi. Rien à respecter, rien à cacher.  Le lecteur, à son tour, ne rencontre-t-il pas l’existence de l’écrivain qu’une œuvre littéraire ? L’absence des scénarios fantasmatiques n’est-elle pas fort visible dans les écrits de Simone de Beauvoir ? Freud note que dans la création littéraire, l’écrivain crée un monde dans un ordre nouveau :

« … de l’irréalité du monde de la création littéraire, il résulte des conséquences très importantes pour la technique artistique, car beaucoup de choses qui, en tant que réelles, ne pourraient pas procurer de jouissance, le peuvent tout de même, prises dans le jeu du la fantaisie; beaucoup d’émotions qui sont par elles mêmes proprement pénibles, peuvent devenir, pour l’auditeur ou le spectateur du créateur littéraire, source de plaisir »[xxxii].

Racontant son existence, à travers les personnages de noms différents, Beauvoir ne revisite-t-elle pas sa propre vie intime dans ses romans ? Ses romans ne sont-il pas  une redondance des événements de sa vie ? Comme dit Algren, cherche-t-elle, des aventures « pour se mettre sous la plume » ?

Peut-on contester  sur ce point les propos d’Algren?

Bibliographie

  1. Bair D., Simone de Beauvoir, Paris, fayard, 1990
  2. Beauvoir S. de, L’invitée, Paris, Gallimard Livre de poche, 1943
  3. Beauvoir S. de, Les Mandarins, Paris, Gallimard Livre de poche, 1954.
  4. Beauvoir S. de, Mémoires d’une jeune fille rangée Paris, Gallimard folio, 1958.
  5. Beauvoir S. de, La force de l’âge, Paris, Gallimard folio, 1960.
  6. Beauvoir S. de, la force des chose, Paris, Gallimard,1963.
  7. Beauvoir S. de, Lettres à Sartre, 1930-1939 et 1940-1963, Paris, Gallimard, 1990.
  8. Beauvoir S. de, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard folio, 1997.
  9. Beauvoir S. de, Bost J.-L, Correspondance croisée,  1937-1940, Paris, Gallimard, 2004.
  10. Bonel G. et Ribowska M., Simone de Beauvoir, Paris, Seuil, 2001.
  11. Cohen-Solal A., Sartre, Paris, Gallimard, 2005.
  12. Freud S., « Le moi et le ça »(1923), in Essais de psychanalyse, Paris, PBP, 2001.
  13. Freud S, Inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, Folio essais, 1985.
  14. Lacan J., Ecrits II, Paris, Seuil, 1971.
  15. Sartre J.-P., Lettres au Castor et à quelques autres, Paris, Gallimard, 1983.
  16. Vassallo S., Sartre et Lacan, Paris, Harmattan, 2003.



[i] S. de Beauvoir, La force des choses II, Paris Gallimard folio, 1963, p. 495.

[ii] S. de Beauvoir, La force de l’âge II, Gallimard folio, Paris, 1960, p. 361.

[iii] S. de Beauvoir, La force de l’âge II, op. cit., p. 361.

[iv] Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La force de l’âge (1960), La force des choses (1963), Tout compte fait (1972).

[v]S. de Beauvoir, Une mort très douce, Paris, Livre de poche, 1964.

[vi] Propos recueillis par Madeleine Gobeil pour « Vogue » 1965 cité par G.Bonel et M. Ribowska dans Simone de Beauvor,Paris, Seuil, 2001, p. 7.

[vii] Sur ce point nous renvoyons à notre étude  http://amarasek.wordpress.com/2009/08/26/memoires-d%E2%80%99une-jeune-fille-rangee-1958-versus-une-mort-tres-douce-1964-une-relecture-sur-la-question-du-pere-chez-simone-de-beauvoir/

[viii] S. de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, 1958, p. 145.

[ix] S. de Beauvoir, La force des chose I,Paris, Gallimard, 1963, p. 26.

[x] G. Bonal et M. Ribowska, Simone de Beauvoir, Paris, Seuil, 2001, p. 4.

[xi] Ibid., p. 4.

[xii] A part les Mots :le livre purement autobiographique, la Nausée-mi romanesque mi autobiographique, Baudelaire, St. Genet, Idiot de la famille (trois volumes sur  G. Flaubert).

[xiii] Voir Sara Vassallo, Sartre et Lacan, Harmattan, 2003, P. 238.

[xiv] S.de Beauvoir, Lettres à Sartre, 1930-1939 et 1940-1963, Gallimard Paris, 1990.

[xv] S. de Beauvoir, J.-L.Bost, Correspondance croisée,  1937-1940, Gallimard, Paris, 2004.

[xvi] S. de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Gallimard folio, Paris, 1997.

[xvii] Les agents américains ayant le droit sur les biens de Nelson Algren, refusent d’accorder le feu vert à la publication des lettres qu’Algren a destinées à Simone de Beauvoir. Cette incident attire notre attention sur la question du désir de l’autre et la lettre. Lire la présentation in  Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p.9.

[xviii] J.-P.Sartre, Lettres au Castor et à quelques autres, Paris, Gallimard, 1983.

[xix] S.de Beauvoir, J.-L.Bost, Correspondances croisée(1937-1940), Paris, Gallimard, 2004.

[xx] S. de Beauvoir, La force des Choses II, op. cit.,  p. 16.

[xxi] D. Bair, Simone de Beauvoir, op. cit., p.12.

[xxii] Ce mot se trouve mainte fois dans lettres adressées à Algren  avec une délicatesse suprême.

[xxiii] S. de Beauvoir,  Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit.,   p.100-101.

[xxiv] Utilisé dans les lettres à Sartre.

[xxv] Utilisé pour les lettres adressées à  Bost.

[xxvi] S. de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard folio, 1997, p.521.

[xxvii] S. de Beauvoir, La force des choses I, op. cit., p. 343.

[xxviii] D. Bair, Simone de Beauvoir, op. cit., p. 485.

[xxix] D. Bair, Simone de Beauvoir, op. cit.,, p. 582.

[xxx]J. Lacan, « Jeunesse de Gide », in Les écrits II, Seuil, Paris, 1971,  p. 219.

[xxxi] L’invitée par exemple qui parle la vie en trio entre Olga, Sartre et Beauvoir. Les Mandarins par exemple contient les traces de la vie amoureuse entre Beauvoir – Algren. Elle dédie le roman à N. Algren. Voir S. de Beauvoir, Les mandarins, Paris, Gallimard, 1954.

[xxxii] S. Freud, Le créateur littéraire et la fantaisie »(1908), in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard folio essais, 1985, p. 35.

Effect Frankansteinien sur Ecriture au Féminin

11/08/2009



L’écriture au féminin est un phénomène tardif dans la culture. Elle est née très timidement, le plus souvent « clandestinement », sous des noms masculins. Il s’agit d’un point crucial à partir duquel nous envisageons de questionner la fonction accordée à la femme dans l’histoire et la structure de la culture.

U. Amarasekara, An Old Wall, 2009

© U. Amarasekara, An Old Wall, 2009

La femme qui se met à écrire abondamment n’est pas un phénomène rare dans la société moderne. La femme qui écrit questionne toujours sa vie pulsionnelle et son désir, comme un contrepoids de sa vie d’écrivain. L’écriture s’oppose à la couture et au tissage que la tradition ancienne lui avait proposés. Que coulait-il sous l’encre sur les papiers d’écriture ? Leurs écrits interminables et volumineux parlent d’un sacrifice de son temps, son corps et de son désir d’aboutir à un but plus élevé. Que veut dire ce but qui la pousse vers cet engagement ?

La création artistique est un des destins du fantasme de la femme. Nous pouvons dire que le versant de la sublimation ou de la création artistique est la forme de réconciliation entre le principe de plaisir et le principe de réalité. Sigmund Freud (1856-1939) écrit : « l’œuvre littéraire comme le rêve diurne serait continuation et substitut du jeu enfantin d’autrefois »[i].

Freud remarque que l’œuvre de l’artiste fait partie de la catégorie de la création appartient à Dieu . Le rapport entre le Verbe et la création montre que La Lettre a un rapport direct avec la parole de Dieu-Père, le logos[ii]. Freud montre par ailleurs, qu’il y a un côté actif dans le masculin et un côté passif chez le féminin. Il ajoute que la cellule sexuelle masculine est activement mobile, elle va trouver la cellule féminine qui est immobile, passivement dans l’attente[iii].

Jacques Lacan (1901-1981) a mis en relief l’importance du sujet du désir pour toute activité culturelle et sociale. L’art utilisé par le sujet est de toute manière soumis à la tradition, au discours de l’Autre culturel. Pour Lacan, l’écrivain est l’unique acteur dans le drame de ses conflits comme l’enfant qui joue» . La Lettre et le féminin L’origine de l’acte d’écriture aurait un rapport avec le « drame originaire ». Comme « le noyau du totémisme, la dénomination, est un résultat de la technique de l’écriture primitive »[iv]. Le « mot » et la « chose » se confondent dans le monde de la pensée totémique. La création littéraire est autrement dit une forme de la « puissance des mots » pour réaliser ce qui est impossible dans la réalité. L’écrivain a le pouvoir de magicien[v].

Freud précise que la femme n’est pas dans une passivité « absolue », elle est au contraire très active à chercher un but passif. Il n’explique pas que la femme est passive et masochiste. Elle cherche l’actif pour ne pas sombrer dans la passivité. Un de ces moyens peut être l’acte de tissage.

Le mythe de Pénélope est pris par Freud pour expliquer le tissage comme l’acte culturel par excellence de la femme. La fille devient une femme, après une longue lutte contre la passivité infligée par son premier objet d’amour, la mère. Pour prendre le père comme objet d’amour, elle doit trouver des raisons impérieuses contre la mère. Dans son Œdipe, la mère reste comme sa première rivale. Par ailleurs, Freud souligne que la fillette pré-oedipienne est un « autre garçon ». Elle est ainsi amenée à accepter la castration et sa féminité tout en agissant activement pour investir l’amour d’objet masculin.

L’anthropologie dévoilent que la culture a toujours voulu restreindre la sexualité de la femme et paradoxalement lorsqu’elle s’engage dans un acte autre que « porter l’intérêt sexuel de l’humanité », la culture s’inquiète. A chaque moment, la femme s’engage dans un acte culturel « nouveau » elle fait face aux enjeux inconscients inédits. Freud explique que s’il n’y avait pas eu la femme, l’espèce humaine aurait été détruite par les pulsions destructrices . La femme est celle qui incarne l’amour dans le monde des humains. Le lien amoureux est en contradiction avec les exploits et les organisations de la culture soutenues par la sublimation. Freud ajoute : «C’est ainsi que la femme se voit poussée à l’arrière-plan, par les revendications de la culture, et qu’elle entre avec celle-ci dans un rapport d’hostilité»[vi]

L’écriture au féminin dans l’histoire de l’écriture Freud écrit : « On estime que les femmes ont apporté peu de contributions aux découvertes et aux inventions de l’histoire de la culture mais peut-être ont-elles quand même inventé une technique, celle du tressage et du tissage ». A partir du mythe de Pénélope, il cherche le motif inconscient de cet acte culturel. Il s’agit, chez la femme, d’un moyen pour cacher sa nudité. L’organe lui manque, donc elle cherche un moyen pour tisser la toile. Si nous faisions l’analogie entre l’écriture et le tissage, peut-on dire qu’elle tente de tisser pour « cacher » le manque[vii] ou pour voiler un trou[viii] ?

En faisant référence au mythe d’acquisition du feu[ix], Freud voit, une relation entre le fait de faire couler l’encre, et le plaisir d’uriner pour éteindre le feu . Ce plaisir appartient à l’homme. Lorsque celui-ci devient l’écrivain, l’écriture remplace son jet d’urine. Selon ce mythe, la femme n’a pas la possibilité d’uriner sans se faire brûler les pieds et prendre le plaisir par son substitut. Elle n’aurait pas le plaisir de couler l’encre. Que peut-il ainsi procurer l’acte d’écrire à la femme ? La lutte pour le droit des femmes n’a pas réussi totalement à donner à la femme une place aisée pour écrire.

Cas N° 01 :

Olympe de Gouge (1748 ou 1755-1793) a tenté, pendant la période révolutionnaire, de promouvoir la femme dans son droit de citoyenne, et elle-même s’est mise à écrire. Cependant, jusqu’au vingtième siècle, la femme écrivain n’a pas eu toute la liberté requise par devenir écrivain. Elle sombrait dans une lutte ambivalente concernant son fonctionnement dans la culture. Elle avait toujours des doutes au sujet de sa féminité, son devenir femme, devenir épouse et mère, tout en gardant son statut de femme écrivain.

Cas N° 02 :

Pendant la période où Simone de Beauvoir (1908-1986) a commencé sa carrière d’écrivain, la liberté sexuelle de la femme n’avait pas encore vu le jour dans la société occidentale. Même après les années soixante, Simone de Beauvoir a vu des restrictions perdurer indirectement. L’écriture de la femme représente un paradoxe pour le sujet de la « création » appartenant au Dieu-Père. C’est-à-dire au masculin. La femme doit-elle se situer « obligatoirement » du côté du masculin pour écrire ? Ce n’est pas étonnant qu’un jour sous la  plume de Beauvoir se trouvèrent ces mots.

« Membre d’une espèce privilégiée, bénéficiant au départ  d’une avance considérable si dans l’absolu un homme ne valait pas plus que moi, je jugerais que relativement il valait moins, pour le reconnaître comme mon égale il fallait qu’il me dépassât »[x]

Cas N° 03 :

L’histoire de Frankenstein, écrite par une femme, montre ce paradoxe. Le scientifique est le créateur de ce personnage que l’on peut nommer « la chose[xi] ». Dans cette histoire, le créateur et la création sont nommés Frankenstein. L’engendrement est fait à partir du père et non de la matrice. Il s’agit d’une manipulation des substances et des organes. « La chose » n’a qu’un père, un père « réel » : Victor Frankenstein. Le ventre maternel est remplacé par le laboratoire scientifique. Comment faire le lien entre ce « fantasme » inventé par une femme écrivain et l’écriture au féminin ? Nous pouvons établir une analogie inversée. Elle semble vouloir voler le feu des Dieux. Le sous-titre de son livre est « Prométhée moderne ». Dans l’écriture d’une femme, le travail héroïque, la création se fait à partir d’une femme, et non pas à partir d’un homme. Prométhée ainsi que le Dieu-Père, le créateur, est masculin. L’écriture au féminin garderait-elle, dans son essence, l’inversion de l’acte de la création ? Peut-elle changer la fonction de la procréation en création et vice versa ?

Mary Shelley (1797-1851) publie anonymement son œuvre. Pourquoi Mary Shelley ne peut-elle pas créer une telle histoire en tant que femme, tout comme le négatif de l’histoire de Frankenstein qui ne pouvait naître dans le ventre d’une femme ? L’écriture au féminin incarne-t-elle donc une « chose » frankensteinienne ? Paul-Laurent Assoun remarque que le cas de la créatrice de Frankenstein est un exemple qui montre la difficulté de la femme à se présenter, en tant que femme, dans le domaine de l’écriture. Comme si le droit de la plume n’appartenait qu’à l’homme comme le droit d’accouchement appartient à la femme : « Il est symbolique que l’ouvrage ait paru tout d’abord anonymement- fait fréquent et symbolique, la femme écrivant souvent au XIXème siècle sous le couvert de l’anonymat, du pseudonyme masculin ou même sous l’alibi de « respectabilité » d’un auteur masculin servent de « prête-nom »[xii].

Cas N° 04 :

A son tour Virginia Woolf (1882-1941) questionne cette élimination de la femme de certaines activités sociales et culturelles : « Pourquoi les hommes boivent-il du vin, et les femmes de l’eau ? Pourquoi un sexe est-il si prospère et l’autre si pauvre ? Quel est l’effet de la pauvreté sur le roman ? Quelles sont les conditions nécessaires à la création des œuvres d’art[xiii] ? » . Virginia Woolf, dans son texte Une chambre à soi (1928), explique les barrières imposées par la vie d’une femme pour s’isoler afin d’écrire un texte littéraire. La femme n’avait pas le droit d’avoir un bureau. Le bureau n’était destiné qu’à l’homme de la maison. La femme était obligée d’accommoder un endroit dans le salon ou ailleurs pour écrire tout en étant dérangée par les allers et venues des domestiques et les regards indiscrets des serviteurs et du mari.

Cas N° 05 :

C’était la même énigme pour Katherine Kressmann Taylor (1903-1997). En 1938 aux Etats Unis, son étonnante courte histoire voit le jour, intitulée : « Inconnu à cette adresse ». Sur la couverture, son prénom Katherine est absent. Son mari Elliott Taylor et son éditeur Whit Burnett décident de publier son texte sous le seul nom de Kressmann Taylor, le patronyme d’origine allemande de Katherine. Ce nom pourrait être pris pour un nom masculin car le livre est « Trop fort pour avoir été écrit par une femme »[xiv].

Cas N° 06 :

Pourquoi Aurore Dupin voulait-elle prendre un pseudonyme masculin : George Sand (1804-1876) ? Il n’y avait à priori, plus d’interdit pour la femme de publier sous le nom féminin. Sa manière d’écrire a-t-elle posé un problème d’utiliser son propre prénom et nom ? Pour défendre la cause des femmes, plaidoyer pour les droits à la passion, attaquer l’institution du mariage et la société opprimante, pensait-elle obligatoirement porter un nom ayant une forme phallique ? Dans une époque où le vêtement féminin était strictement féminisé, voulait-elle protester contre ces limites culturelles en portant les vêtements d’allure masculine[xv] Comme si elle a été intérvenue déguisée en homme sous le nom de Balthazar pour sauver un homme il était une fois. Sous le couteau de Shylock, Antonio ne survivera pas si Portia n’aurait pas agit en tant que l’homme de la loi[xvi] ?

Freud ajoute que la femme garde très longtemps le désir d’obtenir l’organe manquant « jusqu’à un âge plus avancé qu’on ne pense »[xvii]. Les femmes au moment de leurs écrits revendicatifs voulait-elle toujours se transformer en autre « chose » qu’une femme ? Voulait-elle devenir un héros qui sauve la femme contre l’injustice causée par les frères de la culture. Pensait-elle, pour sauver la femme, qu’il était impératif de s’emparer d’une peau masculine ? Voulait-elle commémorer la complicité active dans le meurtre du père de la horde ?

Peut-on observer un ralliement de la femme écrivain avec les frères de la horde pour tuer le père ? Cependant, la naissance du phénomène de femme écrivain n’est-elle pas une autre manière de faire un pas de plus pour vivre en tant que sujet dans le pacte des frères ? Autrement dit, face à la lettre au féminin vécue comme « une lettre inconnue » ou « une lettre morte », revendiquait-elle sa subjectivité en réclamant sa signature en tant que femme ?


[i] S. Freud, Le créateur littéraire et la fantaisie »(1908), in L’inquiétante étrangeté et autres essais, op. cit., p. 41.

[ii] S. Freud, Chronique la plus brève, Carnet intimes 1929-1939, Annoté et présenté par Michael Molnar, trad. Albin Michel, 1992, p. 281. Egalement sur ce terme P.-L.Assoun, L’entendement freudien Logos et Anankè, Paris, Gallimard NRF, 1984.

[iii] S. Freud, Nouvelle conférences d’introduction à la psychanalyse, op.cit, 1984, p.153.

[iv] S. Freud, Totem et tabou(1912-13), Paris, PBP, 2001, p. 157.

[v] P. –L. Assoun, Littérature et psychanalyse, Paris, Ellipses, 1996, p.40.

[vi] S. Freud, Le malaise dans la culture(1930), Paris, PUF, Quadrige, 2000, p. 46.

[vii] S. Freud, Nouvelle conférences d’introduction à la psychanalyse, op.cit, 1984, p.177-178.

[viii] Sur ce point Paul- Laurent Assoun, Freud et la famme, Paris, PBP, 2003, p. 278-279. Voir également S. Kofman, L’enfance de l’art, Paris, PBP, 1970, p.82.

[ix] S.Freud, Sur la prise de possession du feu (1932) in Résultats, idées, problèmes, Paris, PUF, 1985.

[x] Simone de Beauvoir,  Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard folio, 1958, p. 202.

[xi] A propos de ce terme Paul-Laurent Assoun, La chose métapsychologie et psychosexualité  in Introduction à la métapsychologie freudienne,Paris, PUF Quadrige, 1993.

[xii] P.-L.Assoun, L’écriture-femme de l’inhumain : in Analyse et réflexion, sur Mary Shelley, Frankenstein, Paris, Ellipses,1996, p. 96.

[xiii] V.Woolf, Une chambre à soi, trad.fr., Paris, Edition 10/18, Denoël, 1977, p.40.

[xiv] K. Taylor, Inconnu à cette adresse, livret, Paris, Gallimard écoutez-lire, CD ROM, 2004.

[xv] Selon l’image de George Sand dans la lithographie de Gavarni.

[xvi] Le Marchand de Venise de William Shakespeare, une pièce de théâtre écrite entre 1594-1597.

[xvii] S. Freud, Nouvelles conférences d’introduction à la psychanalyse, op.cit, p.160.

Qui a peur de Simone de Beauvoir?

08/08/2009

Nos objectifs de travail présents peuvent être considérés comme le résultat d’un questionnement sur l’énigmatique rapport entre la participation active de la femme dans l’acte d’écrire et sa vie d’amour imposée par la culture. Notre désir de recherche concernant l’acte d’écriture créative peut être considéré tout d’abord comme le résultat de notre attirance vers la littérature. Au début il était concentré sur le personnage écrivain. Puis l’acharnement, le sacrifice, le plaisir et la souffrance liés à cet acte ont attiré notre attention. L’écriture au féminin est par ailleurs un phénomène tardif dans la culture humaine. Elle est née très timidement, le plus souvent « clandestinement » sous des noms masculins. Il s’agit d’un point crucial à partir duquel nous envisageons de questionner la fonction  accordée à la femme dans l’histoire et la structure de la culture. L’époque de Simone de Beauvoir peut être considérée au carrefour du chemin « marginalisé » et moderne de l’histoire de l’écriture au féminin.

U. Amarasekara, La Résistance, 2009

© U. Amarasekara, Résistance, 2009

Simone de Beauvoir est une écrivain femme qui a occupé une position radicale du début du siècle jusqu’aux années soixante-dix. Elle a été une des pionnières de l’existentialisme français dans sa vie de campagne avec Sartre. Elle incarne le double d’un grand personnage d’une tradition philosophique. Simone de Beauvoir sera entendue comme réel clinique dans le sens où son engagement dans l’écriture incarne la position féminine et le destin féminin dans cet acte culturel jadis interdit aux femmes. A travers les enjeux inconscients liés à l’écriture, cette étude met en relief, d’une part, les conditions sociales et culturelles qui remettaient en question le destin de la femme : sa vie de fiancée, épouse et mère. Cette vie est en contradiction avec une vie d’écrivain et de philosophe ou « une vie intellectuelle ». D’autre part, le cas De Beauvoir est paradigmatique d’une résistance contre la psychanalyse soutenue par sa position existentialiste. On pourrait même parler d’une « haine contre la psychanalyse prise comme une théorie dévalorisante de la position féminine ». Elle aborde ainsi le destin féminin. Selon elle, l’unique possibilité d’un changement radical ne peut se faire que grâce aux changements des conditions.

Simone de Beauvoir a beaucoup écrit : des essais philosophiques, sociologiques, romans, récits, nouvelles, théâtres, mémoires, témoignages, débats oratoires, en tout au-delà de 20 volumes. Son ouvrage Deuxième sexe a été admiré dans le monde entier comme la Bible du féminisme. Son roman Les Mandarins a été couronné par le prix Goncourt. Elle était dans le discours sur la place de la femme dans la société depuis le début du 20ème siècle. Comment déconstruire son discours et les discours des autres sur ce sujet femme ? Que peut apporter de nouveau notre discours fondé sur la psychanalyse dans cette littérature abondante sur Beauvoir ? Nous prenons ce cas pour y voir le phénomène de l’écriture au féminin, avec ses enjeux inconscients dans le devenir femme et le rester femme. Simone de Beauvoir est en effet au centre du débat contre l’apport psychanalytique sur la question de la femme. Elle tente de soutenir l’hypothèse que la psychanalyse est une explication erronée par la négligence des conditions matérielles et existentielles des femmes. Nous avons questionné parallèlement cette « haine » de la psychanalyse chez Beauvoir. Quelle femme voulait-elle sauver ? Quelle femme voulait-elle devenir ? Nous suggérons que l’écriture, les arguments philosophiques et historiques, ainsi que la manière de Beauvoir d’agir dans la vie culturelle et sociale sont entremêlés dans son propre questionnement et son ambivalence envers sa position féminine.

Nous avons pris le cas Beauvoir comme une figure du féminin qui met en relief « une dissidente contre les idéaux culturels » à l’orée de la modernité. L’écriture est sa stratégie psychique fondamentale pour contourner les aspects de l’injustice du destin féminin. Nous savons depuis Freud, que dans le processus  de devenir femme de la jeune fille, l’amour pour le père est fondamental. Les écrits de Simone de Beauvoir témoignent qu’elle ne pourra pas être prise autrement que la fille qui veut exhausser les souhaits du père. Notre hypothèse centrale sera ainsi la suivante : les failles dans la fonction paternelle font que la fille, en cherchant sa vie de femme, non seulement crée une écrivain laborieuse mais également une femme voulant contourner la loi du père mort. Si elle cherche à accomplir la demande d’un père, il s’agit d’un père autre que le père mort, ou père symbolique. Simone de Beauvoir a fantasmé un père. Elle a obéi à une demande « ambivalente » de ce père tout puissant et imaginaire. Elle s’est mise dans une position ambivalente entre devenir la femme d’un homme « substitut du père » et devenir une femme sacrifiée à un travail culturel, pour incarner cette image du père fortement « idéalisé ».

En effet, s’il est question ici de travailler l’écriture au féminin, l’acte d’écrire chez Beauvoir ressemble à un effort du féminin pour incarner celle qui dépasse l’homme par sa qualité intellectuelle et littéraire. Simone de Beauvoir écrit « si dans l’absolu un homme ne valait pas plus que moi, je jugerais que relativement, il valait moins : pour le reconnaître comme mon égal il fallait qu’il me dépassât »[1]. Ces propos prononcés ne cachent-ils pas le paradoxe ressenti au sujet de la femme qui pourrait désirer l’homme aussi bien que devenir femme intellectuelle ?

Il nous semble important ici de revisiter le contexte historique et socioculturel dans lequel Simone de Beauvoir a pris position pour la cause des femmes. Son acte nous renvoie à un phénomène universel, l’écriture au féminin et son engagement dans les activités culturelles et intellectuelles. Cependant, elle reste très éloignée des institutions sociales et éducatives. Elle incarne une figure cherchant à dépasser le père symbolique et égaler un masculin « imaginaire ».

En dépit de sa persévérance pour atteindre l’indépendance et l’autonomie en tant que femme émancipée, elle a conservé avec véhémence le carcan de la vie bourgeoise. Par ailleurs, elle a été étonnamment liée avec Sartre. Ses décisions n’ont jamais été prises sans le consentement de celui-ci et vice-versa. On ne peut étudier la vie de ces deux personnages sans tenir compte de l’un et de l’autre.

L ‘autobiographie de Beauvoir pourrait être nommée comme la biographie de Sartre. Beauvoir et Sartre étaient un couple « sans être un couple ».  Malgré son attachement à Sartre, elle a toujours conservé son attirance envers plusieurs autres hommes, ses « amants » avec le consentement de Sartre. Chaque relation amoureuse était un objet d’écriture. Nous formulons donc ainsi nos  questions : premièrement, était-ce un tissage « autre » destiné à défaire afin de tisser à nouveau ? Voulait-elle ouvrir les blessures pour refermer après ? Simone de Beauvoir a-t-elle voulu conserver son désir pour atteindre le but imposé par le père ? A chaque moment d’écriture, voulait-elle se libérer de ses penchants s’agissant des effets de la pulsion de mort, sinon du  risque encouru au moment de l’investissement d’un objet substitut ?


[1] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, 1958, p. 202.


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