Le choix de Simone de Beauvoir

Ce n’est pas un hasard si c’est Sartre que j’ai choisi – Beauvoir[1]

Il nous semble que Simone de Beauvoir (1908-1986)  vit pour écrire, et écrit pour vivre. Elle incite à penser l’interdépendance entre les deux phénomènes dans l’acte de l’écrire : Etre et Lettre et Etre par Lettre. En même temps elle est dans un effort de n’être au monde que par la lettre, comme elle n’a aucun droit d’exister sans « être écrivain ». Beauvoir note: « Le fait que je suis écrivain : une femme écrivain, ce n’est pas une femme d’intérieur qui écrit mais quelqu’un dont toute l’existence est commandée par l’écriture »[i]. La lettre est le seul moyen d’existence, même dans les conditions de plus stricte intimité, nous osons dire que même les lettres d’amour ont été destinées à être publiées dans l’avenir.

Sa carrière d’écrivain révèle une vie quasi épistolaire. Il nous vient ainsi la question suivante : chez Beauvoir, toute relation avec les « amants » est-elle une exaltation pour se mettre à écrire de nouveau ? Sa vie dépende-elle de l’écriture ? Le besoin se mêle-il avec le désir d’écrire ? L’acte d’écrire est-il devenu son « gagne pain » pour qu’elle invente des situations d’écritures même dans sa vie d’amour ? Il nous vient une autre question, son désir à l’autre et celui de la lettre se croisent-ils, se recoupent-ils  et se court-circuitent-ils ?

U. Amarasekara, Letters and Lovers, 2006

© U. Amarasekara, Letters and Lovers, 2006

Sous forme d’invitation de Jean-Paul Sartre (1905-1980), il y a une injonction à écrire comme un moyen de réussir sa vie. La vie ne sera rien sans l’écriture. Elle nous fait entendre que c’est Sartre qui lui inculque cette idée.

« Enfin, pourquoi vous ne vous mettez-vous pas en personne dans ce que vous écrivez ? Me dit-il avec une soudaine véhémence. Vous êtes plus intéressante que toutes ces Renée, ces Lisa… »[ii]

Malgré sa résistance au début, car elle pense que mettre sa vie telle quelle était un acte aussi grave que la mort[iii], elle suit l’idée de Sartre. Rien d’étonnant, puisqu’elle le fait toute sa vie. Elle commence à raconter sa vie en détail dans son autobiographie copieuse en quatre volumes[iv] ainsi que dans ses  récits de vie[v]. Sartre fait des remarques éloquentes sur les écrits de Beauvoir.

«  Ses mémoires auxquelles elle a travaillé durant sept ans, sont, en quelque sorte, une manière de transposer une sensibilité qui va droit à la rencontre de l’autre, sans détours et sans mensonges. Je vous dis, la sensibilité la plus authentique qui soit »[vi]

Sartre se montre comme la réincarnation du père de Beauvoir. Il vient comme cet idéal en personne. Il est plus vrai que vrai. Pour elle Sartre est capable de donner ce qu’elle veut recevoir de son père et ce qu’elle a reçu du père. Ainsi se répète, avec une nouvelle reconstruction, le même phénomène qu’est la question du père[vii]. Les paroles de Sartre, comme nous l’avons toujours vu, a cette teinte de destin. Comment ne pas considérer ce « couple » dans une démarche « père-fille » ?

Sartre respecte « son amour contingent » avec Simone de Beauvoir, comme le souhait de son père de ne pas se marier mais de travailler[viii]. Même cet « amour » doit avoir une visée d’écriture. Ils se réunissent pour exister pour la cause de l’écriture. Dans la balance il n’y a que deux éléments : l’écriture et le reste. L’amour objectal prend une petite place avec l’amitié, la politique, les rapports avec soi-même.

On peut considérer sans aucune hésitation que son corpus d’écrit autobiographique est aussi une biographie de Sartre. Avec lui elle fait vie commune, bourse commune[ix], donc comme dit Sartre, ils ont une mémoire commune[x]. D’ailleurs Sartre a beaucoup d’estime par rapport à ses écrits sur lui.

«  Elle m’implique si profondément dans les trois volumes de ses mémoires, si elle a, en un sens, parlé de moi et de mon rapport avec elle, cela veut dire que je suis complètement d’accord avec ce qu’elle dit sur moi et sur notre relation. J’ai lu ses livres à plusieurs reprises, et j’ai fait des suggestions, mais je n’ai jamais fait de commentaires sur ce qu’elle à dit de moi. Cela devrait être considéré comme une preuve absolue »[xi]

Les écrits et les paroles de Sartre prouvent qu’il n’a qu’un seul projet dans sa vie, c’est d’aborder n’importe quelle question à la manière biographique. La plupart de ses écrits ne sont que des biographies[xii]. Même la question d’être qu’il traite avec intérêt est plus autobiographique que philosophique[xiii]. N’est-ce pas une autre manière de considérer l’existence, par les « conditions d’existence » ?

Par ailleurs, nous avons à notre disposition les correspondances de Simone de Beauvoir. Parmi les hommes avec lesquels elle partage sa vie d’amour, nous pouvons constater trois cas importants, Sartre[xiv], Jacques-Laurent Bost (1916-1990)[xv] et Nelson Algren (1909-1981)[xvi]. Les lettres sont toutes publiées sauf celles d’Algren[xvii]. Nous avons également les lettres que Sartre a reçues  d’elle  et celles que Sartre lui  à adressées[xviii] accordant aux chercheurs une opportunité de lecture parallèle, symétrique et chronologique. Les lettres  à Bost ont été  publiées avec les réponses[xix].

Entre 1947 et 1964 Beauvoir envoie trois cent quatre lettres d’amour à Algren. Elles sont toutes publiées mais sans les réponses de ce dernier. Algren a toujours été contre le fait de raconter sa vie intime. Il était ainsi contre la publication de ses lettres d’amour.

Cette résistance d’Algren ne témoigne-t-elle pas d’un autre amour que celui qu’elle avait dans le cercle sartrien ? On sait déjà qu’ Algren n’était pas dans la famille sartrienne.

Qu’attend-elle, Beauvoir, de ses amants ? Elle s’explique :

« Quant à moi, j’avais besoin de distance pour engager mon cœur, car il n’était pas question de doubler mon entente avec Sartre, Algren appartenait à un autre continent, Lanzmann à une autre génération ; C’était aussi un dépaysement et qui équilibrait nos rapports »[xx]

Examinons de plus près la remarque faite par Beauvoir pour justifier son intérêt d’avoir des amants d’horizons différents. Il faut les « avoir » pour exister dans ce monde. Les amants ont une raison d’être avec elle pour qu’elle n’ait pas le vertige de son existence.

Ce que l’on voit, néanmoins, c’est que la relation avec Algren semble réveiller chez elle ce désir tant réprimé et refoulé. Seul Algren se situe dans une logique de désir contre un triple croisement Sartre/Beauvoir/Algren.

Beauvoir porte jusqu’au tombeau, une bague en argent qui venait d’Algren[xxi]. Ce qui apparaît plus important, c’est que le mot « mon-mari »  est réservé à Algren et à personne d’autre. Ce mot reste introuvable et non prononcé, même après les cinquante ans de la vie du couple Sartre – Beauvoir.

D’où vient ce curieux et énigmatique mot « mon mari » chez Beauvoir ? Pour quoi ce grand et unique « mon mari[xxii] » survient malgré le dégoût qu’elle manifeste toujours envers le mariage?[xxiii] Pourquoi ce mot spécifique au lieu d’un autre comme « mon petit doux[xxiv] », « cher petit être » ou « mon petit [xxv]»? Trouve-t-elle chez Algren son mari idéal ? Beauvoir écrit :

« Je veux tellement vivre seule avec vous, je n’aime rien tant au monde que vivre seule avec vous, sur une île ou sur le continent , au bord de la mer ou du lac en montagne ou en plaine, dans une ville ou dans un désert (…) mais seule avec vous »[xxvi].

Pourquoi Algren refuse-t-il la publication de leur intimité ? Ici on peut se questionner : jusqu’à quel point un écrivain peut-il dévoiler sa vie intime ? Quel intérêt a-t-il à rendre public les détails de son existence ?

Pour Beauvoir, l’existence fait l’écriture, l’écriture fait l’existence. Même la vie intime ne peut pas être autre qu’une publication. Le gigantesque corpus d’écriture beauvoirienne,  au-delà de vingt volumes, ne nous donne peut-être pas d’indice pour éclairer ce point aveugle : la vérité de son amour.

Le roc de Simone de Beauvoir est cet échec qu’elle a subi face à Algren. On peut se rappeler les mots d’Algren qui faisaient pleurer Beauvoir ; «  Jamais je ne pourrai vous donner moins que de l’amour »[xxvii]

Alors, il n’est pas difficile de comprendre pourquoi Nelson Algren est contre la publication de ses correspondances. Il écrit à Beauvoir par amour pour elle, mais pas pour un amour de l’écriture. L’amour qu’il a pour Beauvoir n’est pas un amour épistolaire comme celui de Gide. Une des biographes de Beauvoir, parmi les plus connues en France et aux Etats-Unis, nous indique la nature de la pensée d’Algren.

« C’était un homme extrêmement pudique qui ne comprenait pas que Beauvoir et Sartre puissent vivre en permanence sous le regard du public ni, surtout, donner tant de détail intimes sur eux mêmes dans ce qu’il écrivait »[xxviii]

En effet, la sexualité et l’intimité de deux personnes, selon Algren, ne peuvent pas être écrites car cela permettrait la main mise du public. Algren dit :

« Elle essayait « dans la force de l’âge » de faire de notre histoire une grande aventure littéraire internationale, elle mentionnait mon nom et citait des passages de mes lettres. Elle a dû se donner un mal de chien pour trouver quelque chose à se mettre sous la plume (…). Mais bon dieu, les lettres d’amour doivent rester privées ! J’ai connu les bordels du monde entier : les femmes ferment toujours la porte (…) mais cette femme-là, a ouvert en grand la sienne et convoqué le public et la presse (…). Je ne lui veux pas de mal, mais je trouve abominable qu’elle ait agi ainsi. »[xxix]

Selon Algren, Simone de Beauvoir n’est-elle pas dans un registre exhibitionniste ? Elle ne se donne-t- elle pas à voir? Ne devient-elle pas ainsi l’objet de regard de l’autre ? Son sujet n’est-il pas réduit à un objet de regard ?

A travers les écrits, elle met à nu sa propre vie intime. A la place de tisser pour cacher sa nudité, elle la dévoile à travers l’écriture. Sur ce point Lacan est catégorique.

« Disons  pour n’y pas aller par quatre chemins, qu’il remet au critique le pouvoir de régler à sa suffisance l’intrusion, dans œuvre littéraire, de la vie privée de l’écrivain. Qu’on nous accorde de définir ce privé par rapport à l’œuvre elle même, dont il devient en quelque sorte le négatif, pour être tout ce que l’écrivain n’a pas publié de ce qui le concerne[xxx] »

Les œuvres de Beauvoir peuvent-elles être considérées comme supportant un négatif, le privé de l’écrivain ? Si elle décrit les détails du privé, elle tente d’annuler le négatif qui est la vérité universelle. De cette manière elle usurpe le partage avec le lecteur. Les lecteurs savent aussi à quel point, même ses romans sont imprégnés des faits réels de la vie de Beauvoir[xxxi].

Il y a une « jouissance scopique » dans cette écriture. Elle montre en effet ce qui est caché. Le réel se montre ainsi. Rien à respecter, rien à cacher.  Le lecteur, à son tour, ne rencontre-t-il pas l’existence de l’écrivain qu’une œuvre littéraire ? L’absence des scénarios fantasmatiques n’est-elle pas fort visible dans les écrits de Simone de Beauvoir ? Freud note que dans la création littéraire, l’écrivain crée un monde dans un ordre nouveau :

« … de l’irréalité du monde de la création littéraire, il résulte des conséquences très importantes pour la technique artistique, car beaucoup de choses qui, en tant que réelles, ne pourraient pas procurer de jouissance, le peuvent tout de même, prises dans le jeu du la fantaisie; beaucoup d’émotions qui sont par elles mêmes proprement pénibles, peuvent devenir, pour l’auditeur ou le spectateur du créateur littéraire, source de plaisir »[xxxii].

Racontant son existence, à travers les personnages de noms différents, Beauvoir ne revisite-t-elle pas sa propre vie intime dans ses romans ? Ses romans ne sont-il pas  une redondance des événements de sa vie ? Comme dit Algren, cherche-t-elle, des aventures « pour se mettre sous la plume » ?

Peut-on contester  sur ce point les propos d’Algren?

Bibliographie

  1. Bair D., Simone de Beauvoir, Paris, fayard, 1990
  2. Beauvoir S. de, L’invitée, Paris, Gallimard Livre de poche, 1943
  3. Beauvoir S. de, Les Mandarins, Paris, Gallimard Livre de poche, 1954.
  4. Beauvoir S. de, Mémoires d’une jeune fille rangée Paris, Gallimard folio, 1958.
  5. Beauvoir S. de, La force de l’âge, Paris, Gallimard folio, 1960.
  6. Beauvoir S. de, la force des chose, Paris, Gallimard,1963.
  7. Beauvoir S. de, Lettres à Sartre, 1930-1939 et 1940-1963, Paris, Gallimard, 1990.
  8. Beauvoir S. de, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard folio, 1997.
  9. Beauvoir S. de, Bost J.-L, Correspondance croisée,  1937-1940, Paris, Gallimard, 2004.
  10. Bonel G. et Ribowska M., Simone de Beauvoir, Paris, Seuil, 2001.
  11. Cohen-Solal A., Sartre, Paris, Gallimard, 2005.
  12. Freud S., « Le moi et le ça »(1923), in Essais de psychanalyse, Paris, PBP, 2001.
  13. Freud S, Inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard, Folio essais, 1985.
  14. Lacan J., Ecrits II, Paris, Seuil, 1971.
  15. Sartre J.-P., Lettres au Castor et à quelques autres, Paris, Gallimard, 1983.
  16. Vassallo S., Sartre et Lacan, Paris, Harmattan, 2003.



[i] S. de Beauvoir, La force des choses II, Paris Gallimard folio, 1963, p. 495.

[ii] S. de Beauvoir, La force de l’âge II, Gallimard folio, Paris, 1960, p. 361.

[iii] S. de Beauvoir, La force de l’âge II, op. cit., p. 361.

[iv] Mémoires d’une jeune fille rangée (1958), La force de l’âge (1960), La force des choses (1963), Tout compte fait (1972).

[v]S. de Beauvoir, Une mort très douce, Paris, Livre de poche, 1964.

[vi] Propos recueillis par Madeleine Gobeil pour « Vogue » 1965 cité par G.Bonel et M. Ribowska dans Simone de Beauvor,Paris, Seuil, 2001, p. 7.

[vii] Sur ce point nous renvoyons à notre étude  http://amarasek.wordpress.com/2009/08/26/memoires-d%E2%80%99une-jeune-fille-rangee-1958-versus-une-mort-tres-douce-1964-une-relecture-sur-la-question-du-pere-chez-simone-de-beauvoir/

[viii] S. de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris, Gallimard, 1958, p. 145.

[ix] S. de Beauvoir, La force des chose I,Paris, Gallimard, 1963, p. 26.

[x] G. Bonal et M. Ribowska, Simone de Beauvoir, Paris, Seuil, 2001, p. 4.

[xi] Ibid., p. 4.

[xii] A part les Mots :le livre purement autobiographique, la Nausée-mi romanesque mi autobiographique, Baudelaire, St. Genet, Idiot de la famille (trois volumes sur  G. Flaubert).

[xiii] Voir Sara Vassallo, Sartre et Lacan, Harmattan, 2003, P. 238.

[xiv] S.de Beauvoir, Lettres à Sartre, 1930-1939 et 1940-1963, Gallimard Paris, 1990.

[xv] S. de Beauvoir, J.-L.Bost, Correspondance croisée,  1937-1940, Gallimard, Paris, 2004.

[xvi] S. de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Gallimard folio, Paris, 1997.

[xvii] Les agents américains ayant le droit sur les biens de Nelson Algren, refusent d’accorder le feu vert à la publication des lettres qu’Algren a destinées à Simone de Beauvoir. Cette incident attire notre attention sur la question du désir de l’autre et la lettre. Lire la présentation in  Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p.9.

[xviii] J.-P.Sartre, Lettres au Castor et à quelques autres, Paris, Gallimard, 1983.

[xix] S.de Beauvoir, J.-L.Bost, Correspondances croisée(1937-1940), Paris, Gallimard, 2004.

[xx] S. de Beauvoir, La force des Choses II, op. cit.,  p. 16.

[xxi] D. Bair, Simone de Beauvoir, op. cit., p.12.

[xxii] Ce mot se trouve mainte fois dans lettres adressées à Algren  avec une délicatesse suprême.

[xxiii] S. de Beauvoir,  Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit.,   p.100-101.

[xxiv] Utilisé dans les lettres à Sartre.

[xxv] Utilisé pour les lettres adressées à  Bost.

[xxvi] S. de Beauvoir, Lettres à Nelson Algren, Paris, Gallimard folio, 1997, p.521.

[xxvii] S. de Beauvoir, La force des choses I, op. cit., p. 343.

[xxviii] D. Bair, Simone de Beauvoir, op. cit., p. 485.

[xxix] D. Bair, Simone de Beauvoir, op. cit.,, p. 582.

[xxx]J. Lacan, « Jeunesse de Gide », in Les écrits II, Seuil, Paris, 1971,  p. 219.

[xxxi] L’invitée par exemple qui parle la vie en trio entre Olga, Sartre et Beauvoir. Les Mandarins par exemple contient les traces de la vie amoureuse entre Beauvoir – Algren. Elle dédie le roman à N. Algren. Voir S. de Beauvoir, Les mandarins, Paris, Gallimard, 1954.

[xxxii] S. Freud, Le créateur littéraire et la fantaisie »(1908), in L’inquiétante étrangeté et autres essais, Paris, Gallimard folio essais, 1985, p. 35.

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