La vie sexuelle de Simone de Beauvoir: Une étude sur l’homosexualité chez Simone de Beauvoir

Simone de Beauvoir témoigne d’un processus psychique qui chancelle entre le destin de devenir femme et rester femme. Lorsque Freud souligne que l’anatomie est le destin, on entend dire Simone de Beauvoir « On ne naît pas femme, on le devient »[i]. La position existentialiste de la condition féminine de Beauvoir va de pair, à notre avis, avec ses tendances homosexuelles et ses rapports au lesbianisme.

la bisexualité par U.amarasekara

© U. Amarasekara, Hétérosexualité, Tarascon-sur-Ariège, France, 2006.

Freud remarque que l’homme est un animal de disposition incontestablement bisexuel[ii]. Cependant, il souligne, à partir de sa clinique du féminin, que la « bisexualité est bien plus accentuée chez la femme que chez l’homme »[iii]. La fille au moment de l’Œdipe se trouve dans un moment critique entre le désir du père et son choix d’objet hétérosexuel. La femme, désirée par le père, est en effet au centre de la question de la fille oedipienne. Elle cherche cette énigme qui est la cause du désir de son père. A ce moment précis, elle est censée choisir cet objet substitut homme. Néanmoins, entre en jeu, l’énigme de la séduction de la femme qui est désirée du père. Simone de Beauvoir témoigne d’une figure de la fille qui développe une jalousie et une envie envers l’autre femme. A la place de choisir l’homme substitut, elle choisira cette femme aimée par le père. Comme si elle voulait se venger du père. Comme dit Lacan dans le cas de l’homosexualité, La fille est nettement agressive à l’endroit du père[iv]. Il s’agit d’un phénomène réactionnel. Pour agacer son père, Simone de Beauvoir fait la noce à Paris. Elle continue à agresser son père. On observe le même scénario auprès de Sartre. Peut-on dire que Sartre ne devient pas un substitut du père mais le personnage de père lui-même ? Simone de Beauvoir veut-elle importuner Sartre par ses scènes d’homosexualité ?

« Olga fut la première femme avec qui Beauvoir eut cette relation physique chaleureuse, et celle dont Sartre fut le plus jaloux. Olga et toutes les jeunes étudiantes aimaient profondément Beauvoir, bien plus qu’elles n’aimaient « ou seulement appréciaient » Sartre, et cela, il ne le supportait pas. Il avait besoin de les obliger à l’aimer, comme le disait Beauvoir, pour passer en premier dans leur préoccupation, pour devenir le centre de leur vie. Il créait ainsi une situation de rivalité avec Beauvoir, où il avait besoin de l’emporter et où elle devait non seulement le laisser gagner mais de plus l’aider. Sartre devenait fou furieux lorsque Olga embrassait longuement Beauvoir sur la bouche, alors qu’elle se contentait de lui tendre la joue pour un petit baiser hâtif. Beauvoir se sentait obligée d’en joindre à Olga d’être un peu plus gentille, ce qui avait le plus souvent pour résultat d’irriter cette dernière ; elle disparaissait sur un mouvement d’humeur avec Bost, et revenait seulement lorsque Sartre, souffrant mille morts à cause d’une passion non payée de retour »[v] .

Nous avons pris avec prudence les incidents et les histoires des relations homosexuelles de Simone de Beauvoir. La forte amitié qu’elle avait avec Elisabeth Lacoin dite Zaza, son amie et amour[vi] d’enfance pour laquelle elle a éprouvé des « émotions non codifiées » est relatée comme ceci : « Zaza, qu’elle me semblait plus réelle que moi-même ; j’étais son négatif : au lieu de revendiquer mes propres particularités je les subis avec dépit »[vii] Elle a été une fois suspendue de l’Education Nationale à la suite d’une plainte portée par la mère d’une de ses élèves, pour un détournement de mineure, le procès déboucha pourtant sur un non-lieu[viii].  Elle écrit à Sartre avec des « métaphores alimentaires » la nature de la relation qu’elle avait avec une de ses amantes : nuit pathétique-passionnée, écœurante  comme du foie gras[ix]. Cette phrase dépeint-elle une « jouissance » qui débouche vers un dégoût et une culpabilité d’avoir trop joui ?

En effet, elle se montre comme la fille attirée par l’autre femme, mais reste très timide dans ses déclarations. L’homosexualité est omniprésente dans ses écrits. Mais elle n’ose pas dire qu’elle est dans la catégorie des lesbiennes. Elle cherche en effet, la limite pour ne pas complètement détruire sa vie avec l’objet hétérosexuel.

Elle disait : « J’embrasse les femmes sur la bouche. Je les serre contre moi et parfois nous nous caressons les seins mais il ne se passe jamais rien de plus bas »[x]. La relation ambivalente, comme « amie » « amante » « fille adoptive », qu’elle avait avec Sylvie le Bon et les relations avec de nombreuses autres femmes témoignent de sa bisexualité. Elle relate qu’avec une certaine Gérassi, elle avait une vague tendresse d’ivrogne, puis c’était du « vrai trouble psychique » et non comme avec une certaine Védrine qui ressemblait à un trouble consenti avec la perversité.[xi] Elle-même n’arrive pas à distinguer le trouble psychique et cette perversité qu’elle a ressentie au moment de la consommation de l’homosexualité. Elle semble masquer son objet de fantasme homosexuel.

Sous la plume de D. Bair, nous regardons les couleurs de la fresque jouissive de la « horde factice » à laquelle Beauvoir fait partie intégrante. Olga certifie, avec une métaphore animalière, la véritable nature de ce jeu perverti, les allers-retours à la « horde nostalgique »,  en plein milieu de la civilisation moderne du 20ème siècle. «Nous étions tous des serpents, hypnotisés. Nous faisions ce qu’ils voulaient parce que cela nous excitait qu’ils s’intéressent à nous, nous nous sentions privilégiés qu’ils nous accordent leur attention »[xii] Simone de Beauvoir témoigne de cette passion amoureuse qui veut représenter un « amour parfait » qu’elle n’a pas vu au sujet du couple parental.  Citons Assoun :  « L’amour pour l’autre femme serait à situer du côté d’une certaine « vengeance » contre le père, en même temps que d’une revanche contre la mère »[xiii].Dans le cas de Beauvoir, il y a un défaut du père. Il veut garder sa fille sans qu’elle soit échangée. La fille semble emprisonnée dans cette logique. Que peut-elle choisir ? Comme elle n’est pas échangée, elle trouve cette autre femme dans une position de séductrice. Elle se met ainsi dans une position masculine, comme complice de la demande « ratée » du père.

Nous mettons au jour, dans ces relations, une tendance à réclamer la femme sans complètement rejeter l’homme substitut, dans la position du « côté du père ». La fille a « une relation d’opposition entre la liaison au père et le complexe de masculinité, expression de l’opposition générale entre activité et passivité, masculinité et féminité »[xiv]. Au lieu d’agir activement, comme l’objet cause de désir, c’est-à-dire vers le plaisir gagné par le sens passif, elle cherche activement le plaisir dans l’actif. Elle agit en « homme » face à cette femme séduisante. La « jouissance » qu’elle éprouve reste plutôt dans une version autre du père. Elle ressent qu’elle n’est pas en effet dans les normes. Mais elle cherche plutôt à déclarer qu’elle n’a pas transgressé complètement la loi du père. Les relations qu’elle entretient avec les femmes ne sont pas comparables aux relations qu’elle a avec les hommes. Pour elle, l’orgie et l’exaltation de la jouissance ont souvent un rapport avec les femmes. Pourquoi ne pas dire que cette jouissance vient du maternel, d’une loi arbitraire de la Chose ? : « Jazz, femmes, danses, paroles impures, alcools, frôlements … ; comment puis j’aimer ces choses avec cette passion qui me vient de si loin, qui me tient si fort ? Qu’est ce que je vais chercher dans ces endroits aux charmes troubles »[xv].

Elle incarne la figure clinique d’une femme qui se positionne comme hyperactive ou «garçon manqué», malgré toutes ses conditions existentielles d’une bourgeoise. Il s’agit d’une femme qui se révèle, parfois, homme au miroir. Dans cette histoire de femme qui investit d’autres femmes, le sexe réel est en contradiction avec le sexe qu’elle assume. Tantôt elle est dans une logique d’identité usurpée, tantôt dans une logique d’identité assumée. On peut dire qu’elle porte le phallus (de la mère), et qu’elle est  insoumise à la loi de la castration. Par ailleurs, elle conteste vivement la théorie de la castration de la fille. Selon elle, Freud « suppose que la femme se sent un homme mutilé »[xvi].

Simone de Beauvoir est dans la continuité de ce phénomène de l’ambivalence qui se situe avant l’Œdipe, les deux positions étant de devenir femme, ou de rester comme porteur du phallus. A l’Œdipe, l’enfant fille s’engage dans la dialectique intersubjective d’une illusion que la mère porte le phallus. Pour satisfaire ce désir (de la mère) la fille essaie de devenir «cet objet trompeur». Le moi se stabilise ainsi au niveau de l’identification à une image phallique. De cette manière, la femme crée une situation de «parade». Simone de Beauvoir est paradigmatique de cette femme qui n’a pas encore constaté son incapacité à devenir «porteur de phallus de la mère». Elle s’éloigne donc de son versant féminin. Nous en déduisons qu’elle vit une chronicisation du symptôme du «garçon manqué». La jeune fille « active » prouve, en général, la chronicisation d’une caractéristique de la fillette dans l’ambition d’être un autre homme plus qu’un homme.

La relation qu’elle entretient avec une femme désirée par Sartre est la source principale de son roman intitulé L’invitée. Cette relation trio nous rappelle le cas Dora de Freud. Ce cas peut être considéré comme l’exemple par excellence de la fille hystérique qui peut basculer vers la perversion. Dora était dans ce trio, avec la femme désirée par son père. Elle a été également convoitée par l’homme de cette femme. Sans rester dans la logique du fantasme, Sartre et Beauvoir ont mis en pratique ce trio. Ce qui nous incite à penser que Beauvoir se contentait de vivre une « relation » fantasmée qui basculait sans arrêt vers la perversion. La relation avec Sartre demeure très ambiguë et fantasmatique. De plus, les relations avec ses amantes représentent une « jouissance » puisée dans une logique perverse. Elle cherche en fait, « un trio bien équilibré »[xvii]. Elle a ce problème du moi qui souffre du vertige permanent. Pour qu’elle se positionne sur un terrain bien stable, il lui faut « construire » ce trio. Elle semble chercher le triangle, mais sans le quatrième élément l’objet a, comme si le trio seul pouvait compléter la Chose. Il lui faut chercher, encore et encore les objets sans interruption, pour que l’objet a soit effacé de son chemin. L’informe qu’elle gagne procure ainsi cette jouissance de la Chose : « Je n’apercevais nulle trace de ma subjectivité. Je m’étais voulu sans bornes. J’étais informe comme infini ».[xviii]

Bibliographie

  1. Assoun  P.-L., masculin Féminin, Paris, Anthropos, 2005.
  2. Assoun P.-L., Freud et la femme, Paris, PBP,1993.
  3. AUDET J.-R., Simone de Beauvoir face à la mort, Paris, L’âge de l’homme, 1979.
  4. Bair D., Simone de Beauvoir, Paris, fayard, 1990.
  5. Beauvoir S. de, Deuxième sexe I(1949), Paris, Gallimard folio essais, 1976.
  6. Beauvoir S. de, Journal de guerre, Paris, Gallimard, nrf, 1990.
  7. Beauvoir S. de, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris Gallimard folio, 1958.
  8. Freud S, La vie sexuelle, Paris, PUF, 2002.
  9. Freud S, Le malaise dans la culture(1930), Paris, PUF, Quadrige, 2000.
  10. JEANSON F., Simone de Beauvoir ou l’entreprise de vivre, Paris, Seuil, 1966.
  11. LACAN J., Le Séminaire livre IV, La relation d’objet, Paris, Seuil, 1994.


[i] Simone de Beauvoir, Deuxième sexe I, Paris Gallimard, p. 285.

[ii] Sigmund Freud, Malaise dans la culture, Paris PUF Quadrige, p. 48.

[iii] Sigmund Freud, Sur la sexualité féminine in la vie sexuelle, Paris PUF, 2002, p. 141. voir aussi, P-L. Assoun, Masculin Féminin, Paris Anthropos, p. 27.

[iv] Jacques Lacan, Le Séminaire livre IV, La relation d’objet, Paris Seuil, p.106.

[v] Deirdre Bair, Simone de Beauvoir, Paris, fayard, 1990, p. 230.

[vi] Francis Jeanson, simone de Beauvoir ou l’entreprise de vivre, Paris, Seuil, 1966, p.147.

[vii] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, Paris Gallimard folio, 1958, p.157.

[viii] Deidre Bair, Simone de Beauvoir, op.cit., p. 319-321.

[ix] Simone de Beauvoir, Journal de guerre, Paris, Gallimard, 1990, p .143, voir aussi la lettre du 12 novembre 1939 in Lettres à Sartre tome 1,  (1930-1939), Paris, Gallimard, 1990, p. 255.

[x] Deidre Bair, Simone de Beauvoir, op. cit., p.802.

[xi] Simone de Beauvoir, Journal de la guerre, Paris Gallimard, nrf, 1990, p.139.

[xii] Deirdre Bair, Simone de Beauvoir, op.cit., p. 230.

[xiii] Paul Laurent Assoun, Freud et la femme, Paris PBP, 1993, p. 32.

[xiv] Paul Laurent Assoun, Masculin Féminin, op. cit., p. 43.

[xv] Francis Jeanson, Simone de Beauvoir ou l’entreprise de vivre, op. cit., p.183.

[xvi] Simone de Beauvoir, Deuxième sexe I, Paris Gallimard Folio essais 1976, p. 84.

[xvii] Jean-Raymond Audet, Simone de Beauvoir face à la mort, Paris, L’âge de l’homme, 1979, p. 28.

[xviii] Simone de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, op. cit., p.157.

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